Le 24 septembre 2026, le ministère britannique de la Justice a publié le bilan de la première année de son plan d'action sur l'intelligence artificielle, adopté en juillet 2025. Le document contient ce que les administrations publient rarement : des chiffres d'usage réel et datés. Justice Transcribe, qui transcrit et résume les entretiens de suivi des agents de probation, a été étendu à plus de 12 000 d'entre eux. Le bilan avance « plus de 1,5 million » d'entretiens résumés entre le 7 octobre 2025 et le 14 septembre 2026. La page de statistiques qu'il invite à consulter donne, pour la même période, un plancher plus élevé : plus de 1 600 000 réunions résumées.
Quatre relevés depuis février, une cadence multipliée par près de six
Les quatre versions de ce relevé partent toutes du 7 octobre 2025 et se distinguent par leur date d'extraction. Plus de 150 000 réunions au 12 février 2026. Plus de 800 000 au 2 juin. Plus de 1 200 000 au 29 juillet. Plus de 1 600 000 au 14 septembre. Le ministère ne publie que des planchers arrondis ; en les traitant comme des valeurs exactes, hypothèse grossière mais la seule que les documents autorisent, la cadence moyenne passe d'environ 1 200 résumés par jour sur les quatre premiers mois à environ 6 800 par jour sur les sept suivants.
Dans le relevé du 14 septembre, le seul effet chiffré est une conversion. Probation Workforce Transformation, la direction chargée des effectifs de probation au sein du service pénitentiaire et de probation HMPPS, retient comme « hypothèse opérationnelle large » un gain d'environ dix minutes par réunion, ce qui donne « environ 266 667 heures ». Le relevé ajoute lui-même sa réserve : estimation « illustrative seulement », qui « ne tient pas compte des variations de durée de réunion, de type de réunion, de pratique des utilisateurs ou de qualité du résumé ».
Le plan de 2025 promettait de mesurer l'exactitude
Le plan de juillet 2025 annonçait d'évaluer les résultats « au moyen de métriques claires et mesurables (par exemple exactitude, satisfaction des utilisateurs, coût-bénéfice, gains de temps) ». Le bilan affirme que le ministère « exige que tous les outils d'IA soient testés et évalués pour l'exactitude, les biais, l'équité, la sécurité et la fiabilité avant tout déploiement à grande échelle », avec un suivi de performance continu. Ces évaluations existent donc, selon le ministère, mais elles ne sortent pas.
Sur les quatre relevés publics, un seul, celui du 2 juin 2026, approchait la qualité perçue : plus de 63 000 avis déposés dans l'application, note moyenne de 4,7 sur 5, avec la mention que ces avis volontaires « ne doivent pas être interprétés comme représentatifs de l'ensemble des utilisateurs ». Le même relevé projetait « environ 450 000 heures par an » de charge évitée pour les praticiens du suivi de peine. Ni la note ni la projection ne reparaissent dans les relevés du 29 juillet et du 14 septembre.
Un chiffre circule pourtant, hors des relevés. Le 3 décembre 2025, devant la Chambre des lords, le ministre d'État à la Justice Lord Timpson a déclaré que « cet outil d'IA de pointe a réduit d'environ 50 % le temps administratif de prise de notes, avec des scores de satisfaction remarquables », en évoquant « un investissement initial de 8 millions de livres dans de nouvelles technologies, dont une initiative appelée Justice Transcribe ». Le 29 janvier 2026, aux Communes, le secrétaire d'État à la Justice Jake Richards, depuis chargé de l'IA au sein du ministère, a repris le même ordre de grandeur. Aucun des quatre relevés ne documente ce taux de 50 % ni la méthode qui l'a produit, et les 8 millions de livres couvrent plus que ce seul outil. Aucun document public ne donne de taux d'erreur de transcription ou de résumé, ni la part des résumés corrigés par l'agent avant versement au dossier.
Le 14 avril 2026, le ministère annonçait pourtant une étude, conduite par le service des cours et tribunaux, pour « explorer comment l'IA interne du ministère de la Justice, Justice Transcribe, pourrait atteindre les normes d'exactitude requises » en transcrivant les audiences. Le bilan du 24 septembre n'en dit rien.
Une fiche de transparence toujours annoncée « en cours »
Le plan de 2025 promettait aussi de « satisfaire aux exigences gouvernementales de transparence en publiant les cas d'usage pertinents » dans le registre national des fiches algorithmiques. Le ministère s'y est tenu pour plusieurs outils, dont l'assistant téléphonique Luna, déposé le 9 septembre 2026 avec sept autres.
Justice Transcribe, dans son usage en probation, n'y figure pas. Au 27 septembre 2026, le registre comptait 152 fiches et une recherche sur le mot « transcribe » en renvoyait cinq, dont BenchNotes, décrit comme le système qui permet aux juges de la chambre de l'immigration et de l'asile « de transcrire en toute sécurité leurs décisions orales en temps réel ». Aucune ne décrit Justice Transcribe. L'explorateur du plan publié par le ministère classe sa fiche comme « en cours ».
Le même explorateur décrit un pilote « Justice Transcribe - Pre-Sentence Reports » en juridiction : les entretiens enregistrés produisent des notes structurées que le praticien relit et corrige, « comme l'un des différents éléments » du rapport pré-sentenciel remis au juge. Le pilote doit dire si l'outil peut « contribuer à des décisions de peine mieux informées ». Sa fiche de transparence est elle aussi annoncée comme en cours.
Le bilan ajoute une quatrième priorité, tournée vers les risques venus de l'extérieur : « la criminalité assistée par IA » et « l'entrée de contenus synthétiques ou manipulés dans le système judiciaire ». Ceux que fait courir l'IA du ministère restent logés dans la priorité 1, sans indicateur public.
Un outil de résumé relève-t-il du haut risque ?
Une administration européenne qui suivrait la même voie rencontrerait l'annexe III du règlement sur l'IA, dont le point 8 a) vise les systèmes « destinés à être utilisés par les autorités judiciaires ou en leur nom, pour les aider à rechercher et à interpréter les faits ou la loi, et à appliquer la loi à un ensemble concret de faits ». Le considérant 61 écarte à l'inverse « les activités administratives purement accessoires qui n'ont aucune incidence sur l'administration réelle de la justice dans des cas individuels ». Un outil qui résume un entretien de probation ne se range pas d'évidence d'un côté ou de l'autre ; un outil qui alimente un rapport pré-sentenciel se rapproche du premier. Le calendrier a bougé cet été : le règlement (UE) 2026/1744 du 8 juillet 2026 reporte au 2 décembre 2027 l'entrée en application des sections 1, 2 et 3 du chapitre III pour les systèmes de l'annexe III. Sur ce que produit une obligation européenne une fois en vigueur, ActuIA relevait le 25 septembre que 21 des 24 résumés de données d'entraînement de l'AI Act ne nomment aucun site moissonné.
Le miroir français : Mon Assistant Justice, sans volume d'usage
La France a franchi les mêmes étapes à un an d'écart, sans le volet statistique. Le ministère de la Justice s'est doté d'une direction de programme IA en décembre 2025, puis a déployé le 12 mai 2026 « Mon Assistant Justice », déclinaison de l'assistant interministériel de la DINUM, après une expérimentation menée avec 2 500 agents. Le communiqué parle de « plusieurs milliers d'agents » ayant accès à l'outil et ne donne aucun volume d'usage. Le 1er juin 2026, le garde des Sceaux a installé un observatoire indépendant de l'IA, dont aucune des quatre missions ne porte sur la mesure des usages déployés. Le même communiqué constate que « les usages actuellement déployés demeurent encore limités et principalement rédactionnels » et pose une ligne rouge : l'IA « n'a pas vocation à rendre la justice à la place des magistrats ». La Cour de cassation développe ses propres outils depuis 2019, et son groupe de travail sur l'IA, mandaté en mai 2024, a remis son rapport le 28 avril 2025.
Un format de publication rare
Peu d'administrations publient quatre fois en sept mois un relevé daté de l'usage d'un outil d'IA, avec sa date d'extraction, son périmètre et ses limites écrites noir sur blanc. La rédaction y voit d'abord une avance de méthode. Ce que ce relevé documente reste l'activité de l'outil : la seule grandeur convertible en argument budgétaire, les 266 667 heures, repose sur une hypothèse unique de dix minutes que le ministère qualifie lui-même d'illustrative, et le taux de 50 % avancé au Parlement ne figure dans aucune des quatre versions. Une administration qui achèterait le même outil sur la foi de ces chiffres achèterait un volume d'usage, sans mesure de fiabilité.
Le ministère se donne pour l'an 2 de poursuivre le déploiement de Justice Transcribe et d'en explorer l'application à d'autres pans du système judiciaire, extension que le bilan dit déjà explorer du côté des juridictions. La dernière mise à jour de la page de statistiques, elle, date du 16 septembre.
