Un client européen peut perdre du jour au lendemain l'accès à un modèle américain qu'il appelle par API. Le 12 juin 2026, une directive du département du Commerce a exigé une licence pour tout accès d'une personne étrangère à Claude Fable 5 et Mythos 5. Anthropic, qui dit n'avoir pas pu cibler cette restriction, a coupé les deux modèles pour tous ses clients. AWS a révoqué l'accès dans toutes ses régions. Le motif invoqué était alors un contournement des garde-fous de Fable 5 ouvrant l'accès à des capacités cyber non bridées. Celui qu'avance désormais Emil Michael est le défaut de coopération d'un laboratoire avec le gouvernement.
Un client européen entre d'emblée dans ce périmètre. Selon une note du cabinet Mayer Brown du 30 juin, la lettre signée par le secrétaire au Commerce Howard Lutnick imposait une licence pour toute exportation des deux modèles, « y compris à toute personne étrangère dans le monde » (citations traduites de l'anglais). Les salariés étrangers d'Anthropic aux États-Unis étaient compris. La lettre traite l'accès à distance par API comme une mise à disposition (« release ») soumise au contrôle des exportations, écrit le cabinet. Elle n'a pas été publiée.
Des avis antérieurs du Bureau of Industry and Security (BIS), l'administration américaine du contrôle des exportations, concluaient que l'accès à distance à un logiciel en cloud, sans transfert de technologie ni de code source, n'est pas une exportation. Mayer Brown juge « sans précédent » une exigence de licence mondiale qui vise toute personne étrangère, quel que soit le pays ou l'usage. Un client d'Anthropic, Legion LegalTech, dont des salariés travaillent au Canada, a demandé à un tribunal fédéral d'annuler la directive, selon la même note. L'état de cette procédure n'a pas pu être établi. Les conditions commerciales d'Anthropic autorisent la suspension du service quand la loi l'interdit, sans indemnisation du client, comme le détaille l'article d'ActuIA sur le projet de prospectus d'Anthropic.
Ce qu'Emil Michael a dit à The Information
Emil Michael est sous-secrétaire à la Guerre chargé de la recherche et de l'ingénierie et directeur de la technologie du département de la Guerre, nouveau nom du département de la Défense, selon sa biographie officielle. Il supervise à ce titre la DARPA et l'agence de défense antimissile. Vice-président de la Super Intelligence Force annoncée le 4 octobre, il y est chargé des relations avec les laboratoires, selon The Next Web. L'article de The Information, tiré d'un entretien vidéo avec Amir Efrati et Leo Schwartz publié le 19 octobre, est payant et n'a pas pu être consulté. Ses propos sont connus par le résumé public de cet article et par le compte rendu de The Next Web.
Selon The Information, Michael s'engage à utiliser des outils de l'exécutif, dont le contrôle des exportations, contre les entreprises d'IA qui ne coopèrent pas avec le gouvernement. D'après The Next Web, un responsable de la Maison-Blanche avait déjà cité cet outil comme moyen de pression possible. Michael le juge approprié et rappelle les anciennes limites à l'export de la cryptographie et celles imposées aux ressortissants étrangers sur certaines technologies. Il cite aussi les poursuites du ministère de la Justice. Les lois existantes sont à ses yeux « plus que suffisantes ». « Je pense que vous pouvez compter sur cette administration, sur ce président, pour agir avec urgence s'il devait y avoir un vrai problème », a-t-il déclaré.
Anthropic, l'exemple cité par Michael
Les comptes rendus ne nomment pas d'autre cible qu'Anthropic. Selon le récit de Michael rapporté par The Next Web, l'entreprise a refusé de retirer un modèle dont les garde-fous avaient été contournés. Elle a été placée, dit-il, sous contrôle des exportations deux heures plus tard. Google et Elon Musk ont accepté, souligne-t-il, les conditions d'utilisation du département, qui couvrent tous les usages légaux.
Côté exécutif, David Sacks, conseiller de la Maison-Blanche, affirmait déjà le 13 juin que Dario Amodei avait refusé de corriger la faille ou de retirer le modèle. Anthropic disait la veille n'avoir reçu qu'une preuve verbale d'un contournement « potentiel et étroit », ayant servi à trouver « un petit nombre de vulnérabilités mineures déjà connues ». Aucune réaction publique d'Anthropic à l'entretien n'avait été trouvée le 21 octobre.
Les contrôles ont été levés le 30 juin. Selon l'annonce d'Anthropic du même jour, Mythos 5 n'a d'abord été rouvert qu'à « un ensemble d'organisations américaines », avec l'approbation du gouvernement du 26 juin. Fable 5 est revenu pour tous le 1er juillet sur les services d'Anthropic. AWS, Google Cloud et Microsoft Foundry devaient suivre « aussi vite que possible ».
Le différend avec le Pentagone est plus ancien. Le secrétaire à la Guerre Pete Hegseth a désigné Anthropic comme risque pour la chaîne d'approvisionnement du département le 3 mars 2026. Claude est écarté de ses systèmes et des travaux que ses sous-traitants mènent pour lui. La cour d'appel fédérale du circuit du district de Columbia a rejeté les recours d'Anthropic le 25 septembre, à deux voix contre une. L'entreprise demande un réexamen par la cour au complet, selon The Next Web, et Michael s'attend à une victoire du gouvernement.
Il n'envisage aucune discussion sur un retour d'Anthropic tant qu'elle maintient, dans la constitution de ses modèles, un principe qu'il conteste : qu'un modèle puisse passer outre les fondateurs de l'entreprise. « Si vous ne voulez pas que les humains perdent le contrôle, vous ne pouvez pas donner aux modèles le contrôle sur les humains », a-t-il dit. Il dit continuer à parler à l'entreprise.
L'API, hors contrôle à Pékin, visée par la lettre de juin
Le projet de catalogue du ministère chinois du Commerce, publié le 16 octobre, soumet 23 technologies d'IA à interdiction ou à licence à l'export. Il laisse hors contrôle l'appel d'un modèle par API et les technologies publiées en open source, et reste soumis à consultation jusqu'au 15 novembre. La lettre américaine de juin visait cet accès, selon Mayer Brown.
Les autres mesures américaines visent les achats publics. Le département de la Sécurité intérieure a publié le 20 octobre au Federal Register l'avis d'un ordre qui exclut les produits de DeepSeek des achats des agences fédérales civiles. Ces agences doivent les retirer de leurs systèmes, comme les produits tiers « développés à partir d'implémentations DeepSeek ». L'ordre repose sur la loi de 2018 sur la sécurité de la chaîne d'approvisionnement fédérale, qui fonde aussi la désignation d'Anthropic. Ces deux mesures portent sur les achats et les systèmes d'administrations fédérales et sur les travaux de leurs sous-traitants. La lettre de juin, elle, a atteint les utilisateurs des modèles, où qu'ils soient.
Le projet d'Anthropic confie la suspension à un juge
Le projet de loi qu'Anthropic soumet à des élus du Congrès, rapporté par Politico le 16 octobre et non déposé, prend le contre-pied de la procédure de juin. Le Commerce devrait passer par un juge fédéral pour suspendre un modèle. Il faudrait un risque prévisible et imminent de plus de 50 morts ou blessés graves, ou de plus d'un milliard de dollars de dommages. Michael défend l'usage des pouvoirs dont l'exécutif dispose déjà.
Les comptes rendus ne définissent pas le défaut de coopération. Le 29 septembre, six dirigeants, dont Dario Amodei, avaient signé à la Maison-Blanche un accord d'autocontrôle. Ce texte volontaire ne prévoit aucune sanction. La lettre de juin, elle, s'appuyait sur des textes existants, selon Mayer Brown. La loi de 2018 sur la réforme du contrôle des exportations autorise le Commerce à imposer des contrôles provisoires sur les technologies émergentes. Une disposition du règlement lui permet d'informer une entreprise qu'une licence est requise pour des exportations précises.
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