Le 21 octobre 2026, Getty Images Holdings et six de ses filiales américaines ont déposé une demande de protection au titre du chapitre 11 devant le tribunal des faillites du district du Delaware. La procédure est pré-négociée. Le plan de réorganisation, soumis au vote des créanciers depuis la veille, remet la totalité de l'entreprise à des membres de la famille Getty et à Koch Equity Development, qui s'engagent selon le communiqué de l'entreprise à un investissement en fonds propres pouvant atteindre 533 millions de dollars, dont environ 433 millions en numéraire d'après le document d'information. Une filiale de Koch financera la procédure à hauteur de 143 millions de dollars au plus. ActuIA a signalé le dépôt le 22 octobre.
Quatre mois plus tôt, le 21 juin, Getty annonçait un accord pluriannuel d'affichage avec OpenAI pour faire apparaître ses images sous licence dans les fonctions de recherche de ChatGPT. Le titre avait bondi en séance, jusqu'à 145 % selon Bloomberg (notre brève du 22 juin). Une partie de la presse a relié les deux épisodes en un même récit, celui d'une agence photo emportée par l'IA générative malgré ses accords avec les laboratoires. Mediaweek titrait le 13 octobre « Getty Images plans bankruptcy as AI shakes up stock photos ». Le document d'information remis aux créanciers, joint au dépôt auprès de la SEC, attribue la faillite à d'autres causes.
Trois causes « non opérationnelles » selon le dossier remis au tribunal
Le document d'information (disclosure statement) daté du 20 octobre attribue la situation financière du groupe à trois événements qui ont asséché ses liquidités : la trésorerie est tombée d'environ 90,2 millions de dollars fin 2025 à environ 50 millions à la date du dépôt. Le premier est un contentieux hérité de l'entrée en Bourse de 2022, par fusion avec un SPAC : des porteurs de bons de souscription (warrants) ont obtenu en justice que Getty les indemnise pour ne pas les avoir laissés exercer leurs titres à temps. Le total dépasse 200 millions de dollars de condamnations et d'intérêts, plus 35 millions de frais de défense. Pour payer 110,9 millions de dollars le 23 avril 2026, après la confirmation du jugement en appel, Getty a tiré 120 millions sur une ligne de crédit renouvelable de 150 millions encore inutilisée fin mars.
Le deuxième est l'échec de la fusion avec Shutterstock, signée le 6 janvier 2025. L'autorité britannique de la concurrence (CMA) a exigé dans son rapport final du 15 mai 2026 la cession de toute l'activité éditoriale de Shutterstock. Getty a notifié la rupture le 7 juillet, après avoir dépensé plus de 100 millions de dollars de frais et 43,6 millions d'intérêts et de commissions sur une dette levée pour l'opération. Le troisième est le poids de la dette elle-même : 1,46 milliard de dollars de dette financière à la date du dépôt, environ 154 millions d'intérêts par an et un service annuel total estimé à 239 millions, qui, ajouté aux condamnations et aux coûts de la fusion avortée, dépasse selon le dossier la trésorerie dégagée par l'exploitation.
L'IA générative, quatrième facteur, surtout chez iStock
L'IA n'apparaît qu'ensuite, dans une sous-section consacrée aux « vents contraires du secteur ». Le document reconnaît des changements structurels, dont l'arrivée de l'IA générative, ressentis « principalement » sur iStock, la marque destinée aux PME, et chez les clients agences. Sur ces deux segments, le nombre de clients acheteurs est passé d'environ 835 000 sur l'année 2022 à environ 636 000 sur les douze mois clos fin juin 2026, soit une baisse d'environ 24 %, et les abonnés actifs de 321 000 à 240 000 en un an.
Getty en tire une conclusion explicite : ces tendances sont « gérables » et n'auraient pas « à elles seules » rendu nécessaire le chapitre 11. Le groupe revendique environ 978 millions de dollars de chiffre d'affaires et 307 millions d'Ebitda ajusté sur les douze mois à fin juin, et présente ses licences aux entreprises d'IA (données d'entraînement, affichage dans ChatGPT et Perplexity) comme une source de revenus en croissance, sans en chiffrer le montant.
Ce récit est celui d'un débiteur qui doit convaincre créanciers et tribunal que l'entreprise vaut d'être sauvée, et il a intérêt à présenter ses difficultés comme accidentelles. C'est pourtant le seul compte rendu chiffré disponible, et il met les décisions financières au premier plan. La perte d'un quart des clients acheteurs d'iStock et des agences entre 2022 et 2026 indique en revanche où ces changements, IA générative comprise, pèsent déjà : sur le segment le moins cher, celui du visuel d'illustration acheté en ligne.
Contributeurs, clients sous licence et actionnaires
Getty affirme travailler avec plus de 600 000 contributeurs, dont plus de 84 000 exclusifs, rémunérés par des redevances représentant généralement de 20 % à 50 % du prix de licence selon le document. Le 8-K indique que la société a demandé au tribunal, dans ses requêtes « first day », l'autorisation de continuer à payer salariés, fournisseurs et contributeurs de contenu dans le cours normal des affaires. Le plan prévoit que les créances chirographaires, dont celles des contributeurs, seront payées intégralement ou laissées intactes. Ces mesures restent soumises au tribunal : la date limite de vote est fixée au 30 novembre et l'audience de confirmation est demandée pour le 14 décembre.
Pour les clients, le plan prévoit la reprise des contrats de licence par l'entité qui les a signés, en précisant que le changement d'actionnaire ne vaudra ni cession ni changement de contrôle au sens de ces contrats. Les filiales étrangères, dont les entités britanniques et irlandaises, ne sont pas dans la procédure et continuent de fonctionner normalement. Les opérations hors des États-Unis pèsent environ 44 % du chiffre d'affaires.
Le plan n'accorde rien aux actionnaires. Radiée du NYSE le 12 octobre, l'action cotait 0,02 dollar le 20 octobre sur le marché hors cote, contre 0,94 dollar avant la chute qui a suivi l'annonce de la rupture avec Shutterstock, le 30 juin. Toutes les actions seront annulées sans contrepartie. Les créances des anciens porteurs de warrants, environ 99,5 millions de dollars de jugements encore pendants, seront subordonnées et éteintes, ce qui explique la formule du communiqué sur le règlement de « passifs juridiques non opérationnels ».
Le procès contre Stability AI suit son cours
La question de l'entraînement des modèles sur des images protégées reste devant les tribunaux, où Getty la porte depuis 2023 (notre article de janvier 2023). Au Royaume-Uni, la Haute Cour a rendu son jugement le 4 novembre 2025 : Getty ayant abandonné peu avant les plaidoiries finales son grief sur l'entraînement, faute de preuve qu'il ait eu lieu au Royaume-Uni, ainsi que ceux visant les images générées et le droit des bases de données, la juge Joanna Smith a rejeté l'accusation de contrefaçon secondaire du droit d'auteur. Elle n'a retenu qu'une atteinte aux marques, liée à des filigranes iStock et Getty reproduits par d'anciennes versions de Stable Diffusion, sur des conclusions qu'elle qualifie d'« historiques et d'une portée extrêmement limitée ». Getty a obtenu en décembre l'autorisation de faire appel sur le volet du droit d'auteur, selon le cabinet Slaughter and May.
Aux États-Unis, la plainte déposée en août 2025 à San Francisco par Getty Images (US), Inc., l'une des sociétés placées sous chapitre 11, continue. La protection de la faillite suspend les actions engagées contre un débiteur, pas celles qu'il mène lui-même. Selon le calendrier révisé du 18 août 2026, la phase de recherche des preuves factuelles se clôt le 20 novembre 2026 et l'audience sur les requêtes en jugement sommaire est fixée au 31 août 2027. Le procès devant jury, fixé par l'ordonnance initiale du 13 novembre 2025, reste prévu du 18 janvier au 9 février 2028. Au 22 octobre, la copie du rôle sur CourtListener, rafraîchie pour la dernière fois le 15 septembre, ne portait aucune écriture postérieure au 4 septembre, et le document d'information ne mentionne pas ce dossier.
Si le plan est confirmé, et sous réserve des autorisations réglementaires, Getty prévoit de sortir de la procédure d'ici la fin de l'année comme société non cotée. Les 270 millions de dollars d'obligations non garanties visés par l'accord du 12 octobre seront retirés, leurs porteurs se partageant 170,2 millions de dollars en numéraire selon le document d'information.
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