DeepSeek est proche de réunir au moins 80 milliards de yuans dans son tour de table en cours, soit 10,6 milliards d'euros au cours de référence de la Banque centrale européenne du 6 octobre, a rapporté Bloomberg ce mardi, en citant des personnes proches du dossier. Le laboratoire de Hangzhou visait 50 milliards. L'intérêt a dépassé les attentes après la sortie de son dernier modèle et, d'après les term sheets déjà signées, le total pourrait approcher 100 milliards de yuans, soit 13,2 milliards d'euros. CATL, le fabricant de batteries, et Tencent, l'opérateur de WeChat, figurent parmi les plus gros engagements. DeepSeek visait au départ une valorisation d'environ 500 milliards de yuans, 66 milliards d'euros, et une introduction en Bourse est envisagée début 2027, les détails pouvant encore bouger dans les dernières discussions. CATL a refusé de commenter, Tencent n'a pas réagi et DeepSeek n'a pas répondu à l'agence, un jour férié en Chine.
CNBC a confirmé le même jour, de deux sources, que DeepSeek envisage de porter le tour à 100 milliards de yuans, qu'il recherche toujours une valorisation d'environ 500 milliards, et en a décrit la mécanique. Fonds publics, bras d'investissement de sociétés cotées et fonds de capital-risque se bousculent, mais le laboratoire passe chaque candidat au crible, écarte les fonds privés levés auprès de particuliers et réserve l'essentiel du tour aux capitaux publics et aux groupes industriels. CATL, le constructeur automobile Geely ainsi que les gestionnaires Monolith Management et Loyal Valley Capital se sont engagés, selon l'une de ces sources. Attendu pour la fin août, le tour a traîné parce que certains investisseurs hésitaient sur le prix. Aucun fonds public n'est nommé parmi ces engagements : le caractère étatique du tour tient, pour l'instant, à la description du vivier par CNBC.
Six mois pour passer du fonds quantitatif aux groupes industriels
Jusqu'en 2026, DeepSeek vivait sans capital extérieur. Fondé en 2023 et détenu par le gestionnaire quantitatif High-Flyer de Liang Wenfeng, le laboratoire se finançait sur les profits et les GPU du fonds. Reuters décrivait en juin le premier tour comme le renversement d'une stratégie de plusieurs années. Lancé en avril selon The Information, bouclé en juin, ce tour inaugural a réuni environ 50 milliards de yuans pour une valorisation post-money d'environ 350 milliards, selon un dépôt d'investisseur cité par CNBC, Reuters donnant une fourchette de 350 à 400 milliards. Liang y a mis 20 milliards de sa poche. Tencent a apporté 10 milliards et CATL 5 milliards, les deux plus gros tickets extérieurs, devant NetEase, JD.com, IDG Capital et le fonds national d'investissement dans l'industrie de l'IA.
The Information a décrit le montage de ce premier tour, conçu pour que Liang garde le contrôle absolu de la société : les investisseurs sont entrés par une société en commandite gérée par lui, sans droit de vote dans DeepSeek et avec un blocage de cinq ans. D'après le résumé de ce montage publié par TrendForce, le fonds national aurait fait exception, en entrant en direct pour 1 milliard de yuans, soit 2 % du tour. Rien n'indique à ce stade que le tour en cours reprenne cette structure.
En juillet, DeepSeek a brièvement suspendu les discussions suivantes après la diffusion virale d'un compte rendu de réunion attribué à Liang, dans lequel, selon le média économique Yicai, il évoquait la dépendance aux puces Nvidia et le retard chinois en IA, a rapporté Bloomberg le 25 juillet, en précisant ne pas avoir authentifié ces publications. Fin août, CNBC décrivait un tour de nouveau actif, attendu pour la fin du mois. Le 9 septembre, Reuters révélait que DeepSeek avait mandaté CITIC Securities pour préparer une cotation sur le STAR Market, le compartiment technologique de la Bourse de Shanghai, avec l'intention d'engager la procédure avant la fin de l'année. Bloomberg ajoute qu'une fois le tour bouclé, l'étape suivante devrait être une restructuration de la société en vue de la cotation.
Un tour sursouscrit qui ressemble à une politique industrielle
La liste des entrants dessine un financement industriel et politique. Dès juin, Reuters notait que la liste des investisseurs « souligne les efforts de la Chine pour bâtir une industrie de l'IA de plus en plus autosuffisante, des modèles à l'infrastructure énergétique ». CATL, dominant dans les batteries, s'est engagé dans l'équipement électrique et le stockage pour centres de données. Tencent, dont le modèle Hunyuan est distancé par Doubao de ByteDance et par DeepSeek, cherche à intégrer l'IA dans ses plateformes. L'arrivée de Geely et le filtrage des fonds privés rapportés par CNBC vont dans le même sens.
Z.AI, l'ancien Zhipu, et MiniMax se sont cotés à Hong Kong les 8 et 9 janvier, et MiniMax a doublé le jour de son entrée. Moonshot AI, valorisé 50 milliards de dollars, a déposé confidentiellement un dossier à Hong Kong et vise lui aussi le début de 2027. Ce calendrier explique l'empressement. Reuters rappelle que ces valorisations restent très en deçà de celles qu'évoquent les investisseurs pour Anthropic et OpenAI, « un écart qui reflète une forte disparité de revenus ». Le prospectus de MiniMax donne l'échelle : 53,4 millions de dollars de revenus sur les neuf premiers mois de 2025, pour une perte nette de 512 millions.
À 500 milliards de yuans, soit 75 milliards de dollars dans la conversion de Reuters, DeepSeek se vendrait nettement au-dessus de la capitalisation boursière de Z.AI, environ 54 milliards de dollars le 9 septembre selon l'agence, sans comptes publiés. La prime rémunère un rang de champion national, le qualificatif est de Reuters, et une réputation technique.
160 000 puces Huawei, des chercheurs à retenir et des poids à garder ouverts
Bloomberg rappelle que DeepSeek prévoit de déployer au moins 160 000 accélérateurs Huawei dans le centre de données qu'il construit en Mongolie-Intérieure, ce qui en ferait l'une des plus grandes grappes connues de puces Huawei, un projet qu'ActuIA signalait début septembre avec sa limite : la puce n'est pas destinée à l'entraînement, qui reste sur Nvidia. DeepSeek a aussi publié avec Huawei des logiciels pour programmer ces puces, dont DeepGEMM-Ascend, un portage de ses bibliothèques de calcul matriciel compatible au niveau des API avec la version pour GPU Nvidia. Reuters ajoute que le capital doit financer le calcul, le développement des modèles et la rétention des talents, DeepSeek ayant récemment perdu des chercheurs au profit de ByteDance et de Xiaomi, mieux financés.
Le troisième poste tient à un engagement oral. Liang s'est engagé lors d'au moins une réunion avec des investisseurs à continuer de développer des modèles ouverts tout en poursuivant l'objectif d'une intelligence artificielle générale, et a indiqué que son but principal était de repousser les limites de la technologie plutôt que de monétiser, selon Bloomberg. Les faits récents vont dans ce sens. Les poids de DeepSeek-V4.1-Flash sont en ligne sur Hugging Face sous licence MIT depuis le 10 septembre, le jour où le journal des mises à jour de l'API présentait ce modèle comme « le plus petit modèle de notre nouvelle famille d'architecture », avec une baisse de tarifs. ActuIA avait détaillé le cache d'attention ramené à 890 octets par token de ce modèle. Sur l'indice d'Artificial Analysis consulté le 6 octobre pour l'article sur Mistral Large 4, V4.1 Flash obtient 39 points, un de plus que le nouveau modèle français, mais derrière cinq modèles ouverts chinois, de MiMo-V2.6-Pro (46) à Qwen3.8 (40).
Pour les équipes européennes qui exploitent ces poids, cette promesse n'a pour l'instant d'autre garant que son auteur. Liang a conservé le contrôle du laboratoire en juin, où il a été le premier souscripteur avec 20 milliards de yuans. Le fonds national, s'il est bien entré en direct avec un droit de vote, est l'autre actionnaire dont la voix pèsera sur le maintien de l'ouverture.
Ce que la cotation changera pour les utilisateurs européens
Une cotation à Shanghai obligera DeepSeek à publier des comptes. Après Z.AI et MiniMax, ce serait une mesure de plus de ce que rapportent des modèles à poids ouverts servis à bas prix, cette fois pour le laboratoire qui a imposé ce modèle économique. Elle fixera aussi DeepSeek dans un cadre que les acheteurs européens connaissent déjà par ses frictions. En juin, ActuIA décrivait comment Pékin scelle les données d'entraînement de Qwen et DeepSeek quand l'AI Act en réclame le résumé. Le 8 septembre, la NSA, la CISA et le FBI ont nommé six sociétés chinoises, dont DeepSeek, accusées d'avoir distillé à l'échelle industrielle les modèles américains. Un DeepSeek coté, financé par les plus grands groupes industriels du pays et adossé à un fonds d'État, sera plus exposé encore à ces tensions. Ses utilisateurs européens auront à en tenir compte dans leurs choix d'approvisionnement.
Au 6 octobre, le journal des mises à jour de DeepSeek ne mentionne aucune levée de fonds. Sa dernière entrée, datée du 10 septembre, annonce V4.1-Flash et des prix en baisse. L'échéance vérifiable suivante est l'ouverture de la procédure de cotation à Shanghai, que Reuters situait avant la fin de l'année.
