Le 11 août, Mistral AI a rendu généralement disponibles ses Regional Endpoints, qui laissent le client décider si l'inférence s'exécute en Europe ou aux États-Unis, et a ouvert pour la première fois sa plateforme à un modèle ouvert tiers, GLM-5.2 du laboratoire pékinois Z.ai, servi sous les mêmes contrôles régionaux que ses propres modèles. Au 1er septembre, la documentation de Mistral liste « Z.ai GLM 5.2 » parmi ses modèles généralistes, avec la mention « third-party open source ». Un modèle chinois, vendu avec une garantie de localisation européenne, par le champion européen du secteur. La scène résume l'été des poids ouverts. En trois mois, le mot « ouvert » a pris un sens différent selon le continent qui le prononce.
Pékin publie ses modèles phares, avec des licences à géométrie variable
La série chinoise a commencé le 13 juin avec GLM-5.2, 753 milliards de paramètres, un million de tokens de contexte, licence MIT. Elle s'est poursuivie le 16 juillet avec Kimi K3 de Moonshot AI, 2 800 milliards de paramètres, dont les poids ont été mis en ligne le 27 juillet. Alibaba a suivi en août avec Qwen3.8-2.4T-A95B, base de son offre Qwen3.8-Max, 2 400 milliards de paramètres dont 95 milliards actifs par token, premier modèle de la gamme Max diffusé ouvertement. Le 13 août, DeepSeek a publié les poids de V4-Pro, 1 700 milliards de paramètres, en même temps qu'il sortait le modèle de préversion et instaurait des heures creuses à moitié prix. Dix jours plus tôt, MiniMax avait ouvert H3, son modèle vidéo de 33 milliards de paramètres.
Ces cinq publications ont un point commun qui distingue l'été 2026 des précédents. Ce sont les modèles phares qui sortent, ceux que les laboratoires vendent par API, et non des versions réduites. Elles ont aussi une différence que le mot « ouvert » efface. GLM-5.2 et DeepSeek V4-Pro sont sous MIT, la licence la plus permissive qui existe. Qwen3.8-Max est diffusé sous une licence maison « qwen3.8-max », alors que le petit Qwen3.8-27B, publié le lendemain, l'est sous Apache 2.0. La licence Kimi K3 impose l'affichage « proéminent » de la mention « Kimi K3 » dans l'interface de tout produit dépassant 100 millions d'utilisateurs mensuels ou 20 millions de dollars de revenu mensuel, et un accord séparé avec Moonshot pour tout service de modèle dont le chiffre d'affaires dépasse 20 millions de dollars sur douze mois. MiniMax H3 relève d'une « licence communautaire » propre et garde deux composants, le prétraitement et le suréchantillonnage 2K, accessibles par API seulement. Pour un acheteur, la lecture de la licence compte davantage que l'étiquette. Les performances annoncées, elles, restent des chiffres d'éditeur, sans réplication indépendante à ce stade.
L'Europe assemble : Mistral, OVHcloud, Lisbonne
Face à cette offre, l'Europe n'a pas produit de modèle de classe frontière cet été. Elle a assemblé. Mistral, en plus de GLM-5.2, a lancé ses European Compute Units, qui convertissent des engagements pluriannuels d'entreprises en accès à de la capacité de calcul, avec une cible allant jusqu'à 1 GW d'ici 2030 et un groupe d'ancrage réunissant Amadeus, ASML, Capgemini, la Caisse des Dépôts et CMA CGM. Aucun montant n'a été communiqué.
OVHcloud a pris l'autre route. À VivaTech, Octave Klaba a déclaré à Reuters que l'hébergeur entraînerait depuis zéro une famille de grands modèles, destinés à passer en open source une fois un seuil de performance atteint, sur la base de la start-up DragonLLM rachetée en début d'année, avec un premier pré-entraînement déjà achevé sur le supercalculateur Jupiter. Il chiffre le coût à moins de 200 millions d'euros, contre le milliard qu'un tel projet aurait exigé auparavant. « Il est devenu clair pour nous que si nous ne maîtrisons pas cette technologie, nous ne pouvons pas garantir notre avenir », a-t-il dit. Aucun benchmark n'a été publié.
Le Portugal, lui, a livré. Le 1er juillet, le gouvernement a présenté Amália, premier grand modèle ouvert en portugais européen, développé par un consortium de plus de soixante chercheurs pour 5,5 millions d'euros du plan de relance, avec 1,5 million supplémentaire prévu jusqu'en 2027. Le communiqué en donne la raison d'être : un modèle qui « pourra être audité, adapté et exécuté sur des infrastructures souveraines ».
Ces trois mouvements partagent une même définition de la souveraineté, celle qui a prévalu tout l'été en Europe. Elle porte sur le lieu d'exécution, la localisation des données, la possibilité de faire tourner le modèle sans dépendre d'un fournisseur qui peut le retirer. Elle ne porte pas sur l'origine des poids. Cette définition est cohérente, et elle a un angle mort que Bercy a découvert le 23 juin. Ce jour-là, selon une enquête du Monde reprise par L'Usine Digitale, la direction générale du Trésor a interrompu l'expérimentation d'un assistant interne baptisé HéphAIstos, adossé à un modèle Qwen d'Alibaba et testé par une centaine de ses 1 300 agents, après des signalements de réponses jugées orientées sur des sujets sensibles pour Pékin. L'outil fonctionnait hors ligne, sans accès à internet. Un modèle Mistral l'a remplacé le lendemain. La déconnexion du réseau protège les données ; elle ne change rien à ce que le modèle a appris.
L'Amérique verrouille le sommet et ouvre le bas de gamme
L'événement qui a donné son sens européen au mot souveraineté s'est produit le 12 juin, à San Francisco. Ce soir-là, Anthropic a publié un communiqué indiquant que le gouvernement américain lui ordonnait de « suspendre tout accès à Fable 5 et Mythos 5 par tout ressortissant étranger, à l'intérieur ou à l'extérieur des États-Unis », au motif qu'une méthode de contournement des garde-fous du modèle sur des tâches de cybersécurité aurait été identifiée. Pour se conformer, l'entreprise a désactivé les deux modèles « pour tous » ses clients. L'accès a été rétabli après que le département du Commerce a levé les contrôles, fin juin, contre des engagements d'Anthropic sur la détection des risques et le signalement des activités malveillantes, selon la lettre du secrétaire Howard Lutnick citée par Al Jazeera. Le modèle le plus avancé du marché a été coupé pour le monde entier, en une soirée, par une directive administrative. Aucun poids ouvert ne peut l'être.
Ce que les laboratoires américains ont ouvert cet été se situe à l'autre extrémité de l'échelle. Le 10 août, Meta a publié Muse Glimmer, 30 milliards de paramètres sous Apache 2.0, obtenu par distillation de Muse Spark, son modèle maître, que Meta propose par API et dans son application uniquement. Le 11 août, NVIDIA a mis en ligne Nemotron 3.5 Lightning, un mélange d'experts de 30 milliards de paramètres dont 3 milliards actifs, sous licence OpenMDW 1.1, conçu pour tourner sur ses PC RTX, ses DGX Spark et ses cartes Jetson. Trente milliards de paramètres dans les deux cas, contre 1 700 à 2 800 côté chinois. L'ouverture américaine sert de produit d'appel pour un matériel ou une plateforme ; l'ouverture chinoise porte sur le produit lui-même.
Le rail sur lequel tout cela circule est en train de changer de mains. Le 26 août, The Information a rapporté un accord de Nvidia pour racheter Hugging Face à 12,9 milliards de dollars ; TechCrunch, qui a relayé l’information, a précisé que les discussions n'avaient pas encore produit d'accord signé et que ni Nvidia ni Hugging Face n'avaient répondu. La plateforme, fondée en 2016, était valorisée 4,5 milliards en 2023. Au 1er septembre, aucune des deux sociétés n'a publié de communiqué. Si l'opération se confirme, le dépôt où le monde télécharge les modèles chinois appartiendra au fabricant de puces américain dont ces mêmes modèles restent, pour l'entraînement, largement dépendants.
Ce que disent les compteurs au 1er septembre
Hugging Face affiche, pour chaque modèle, le nombre de téléchargements du dernier mois. Relevés le 1er septembre, ils donnent 2 783 061 téléchargements pour Kimi K3, 1 452 214 pour GLM-5.2, 449 278 pour Nemotron 3.5 Lightning, 138 833 pour DeepSeek V4-Pro et 38 782 pour Qwen3.8-2.4T-A95B. Ces chiffres mesurent des récupérations de fichiers, pas des déploiements. Ils comparent des modèles de tailles, de dates et d'usages différents, et un modèle à 2 800 milliards de paramètres se télécharge surtout par des fournisseurs de service, pas par des équipes. Ils disent au moins une chose. Les deux modèles les plus téléchargés de la période sont chinois, et l'un des deux est sous une licence qui exige un contrat au-delà de 20 millions de dollars de revenu.
L'été laisse donc trois questions à instruire avant tout choix de modèle ouvert. La licence, ligne par ligne, puisque MIT, Apache 2.0, « qwen3.8-max » et « Kimi K3 License » ne donnent pas les mêmes droits. L'hébergement, avec la question posée par le 12 juin : qui peut retirer le modèle, et à quelle vitesse. L'alignement, avec la question posée par le 23 juin : ce que le modèle répond sur des sujets où son pays d'origine a une position, et si cela compte pour l'usage prévu. Sur les cinq modèles les plus téléchargés de l'été, aucun n'a été entraîné en Europe.
