Le 2 septembre 2026, à Qasr Al Watan (Abou Dabi), le Conseil des ministres des Émirats arabes unis a ouvert sa saison gouvernementale sous la présidence de Mohammed ben Rachid Al Maktoum, vice-président, Premier ministre et gouverneur de Dubaï. Selon le compte rendu publié le soir même par le Bureau des médias du gouvernement de Dubaï, la séance a approuvé « le lancement et le déploiement » d'un système baptisé Cabinet AI Advisor. Repris en quelques heures par Khaleej Times et Gulf News, ce texte décrit des fonctions et des principes. Il ne décrit pas de machine.
Trente-deux conseillers, un rôle de recommandation
Le dispositif repose sur 32 conseillers d'IA spécialisés. Le compte rendu leur assigne quatre tâches : analyser les politiques et les textes législatifs soumis au Conseil, évaluer leur impact financier, économique, social et environnemental, passer en revue les bonnes pratiques internationales et formuler des recommandations. Ces recommandations sont « tirées d'un ensemble approuvé d'intrants et de sources », formulation qui désigne un corpus fermé sans en donner le contenu. Le système doit aussi « travailler avec les ministres, 24 heures sur 24, pour suivre les décisions et leur mise en oeuvre », et rattacher chaque sujet aux priorités nationales.
Le périmètre est double. Le Cabinet AI Advisor entre dans le travail du Conseil des ministres et dans celui du Conseil ministériel pour l'intelligence artificielle et le développement. Le texte le présente comme une pièce du « nouveau modèle opérationnel » du gouvernement fédéral, qui vise à intégrer l'IA agentique dans le travail administratif. Deux principes sont cités, la confidentialité des dossiers présentés et le respect des normes de cybersécurité en vigueur aux Émirats. Aucune date de mise en service n'est donnée, aucun ministère pilote n'est nommé.
« Nous visons un gouvernement plus efficace, et des décisions plus rapides et plus précises », résume le Premier ministre dans le compte rendu. La même séance a validé un programme d'enseignement de l'IA dans toutes les écoles publiques et privées du pays, après un pilote jugé positif dans les écoles publiques, examiné un programme destiné à former 22 000 enseignants aux outils d'IA et approuvé un mécanisme pour mettre ce curriculum à disposition des ministères de l'Éducation d'autres pays. De l'école au Conseil des ministres, la séquence se tient.
Le second système touche le circuit de décision lui-même
Le passage le plus lourd de conséquences tient en une phrase. Le Conseil « a également approuvé un système d'émission des décisions du Conseil des ministres, dans un cadre gouverné, appuyé sur les technologies d'IA agentique et sur le Cabinet AI Advisor, afin d'assurer la continuité du travail et une prise de décision rapide ». Les 32 conseillers analysent et recommandent. Ce second dispositif intervient un cran plus loin, au moment où la décision est produite.
Le compte rendu s'arrête là. Il ne précise pas qui valide une décision préparée par le système, qui la signe, quel contrôle humain s'exerce entre la recommandation et l'acte, ni ce qui se passe quand l'avis du conseiller d'IA et celui d'un ministère divergent. L'expression « cadre gouverné » renvoie à des règles qui ne sont pas publiées. Pour un lecteur habitué aux circuits de validation d'une administration, c'est précisément l'endroit où la description manque.
Quinze mois d'annonces avant le vote du 2 septembre
Le Cabinet AI Advisor n'arrive pas seul. Les Émirats disposent d'un ministre d'État à l'intelligence artificielle depuis 2017 et ont créé en 2025 un Regulatory Intelligence Office chargé de faire évoluer la production législative avec l'IA, deux jalons rappelés dans le compte rendu de la séance du 5 janvier 2026. Le 20 juin 2025, à l'occasion d'un remaniement gouvernemental, le Premier ministre annonçait qu'un « système national d'intelligence artificielle » serait adopté « comme membre consultatif » du Conseil des ministres, du Conseil de développement ministériel et de tous les conseils d'administration des entités fédérales et des entreprises publiques « à partir de janvier 2026 », pour appuyer la prise de décision, analyser les décisions en temps réel et fournir un avis technique.
Le compte rendu du 5 janvier 2026 ne mentionne pas ce membre consultatif. Celui du 2 septembre ne rattache pas le Cabinet AI Advisor à l'annonce de juin 2025. Les deux textes coexistent sans que le gouvernement dise s'il s'agit du même système, d'une nouvelle version ou d'un autre projet.
Entre-temps, le cadre s'est élargi. Le 23 avril 2026, sur directive du président Mohamed ben Zayed Al Nahyan, le gouvernement a annoncé vouloir faire passer 50 % de ses secteurs et services à l'IA agentique en deux ans, « pour l'exécution et la prise de décision autonomes ». Le texte prévient que les ministres, directeurs généraux et entités seront évalués sur leur capacité à adopter cette transformation et sur leur vitesse d'exécution. Mansour ben Zayed Al Nahyan supervise le chantier ; Mohammad Al Gergawi, ministre des Affaires du Cabinet, préside la task force. Le 18 mai, le Conseil a fixé les rôles des ministères, approuvé une première vague de services (citoyens, résidents, entreprises, grand public) et lancé la formation de 80 000 agents fédéraux en cinq catégories, « en partenariat avec des universités nationales de premier plan et des entreprises technologiques mondiales spécialisées ». Ces entreprises ne sont pas nommées.
Développeur, modèles, évaluation : trois inconnues
Au 7 septembre, le compte rendu du 2 septembre ne nomme ni le développeur du Cabinet AI Advisor, ni les modèles utilisés, ni l'infrastructure qui l'héberge, ni un calendrier de déploiement. Les comptes rendus d'avril et de mai n'apportent pas ces éléments non plus. Le seul indice sur les partenaires reste la formule du 18 mai sur des « entreprises technologiques mondiales spécialisées », sans nom.
Rien n'est dit de l'évaluation du système. Le texte d'avril prévoit de mesurer les ministres sur la vitesse d'adoption ; aucun des textes ne prévoit de mesurer la qualité des recommandations, leur taux d'erreur ou la manière dont elles sont tracées. Le corpus approuvé dont les 32 conseillers tirent leurs avis n'est pas décrit, pas plus que la procédure de mise à jour de ce corpus. La confidentialité et la cybersécurité sont posées en principes. Leurs modalités ne le sont pas.
Cette séquence se lit comme un choix de gouvernance plus que comme une rupture technique. Le Conseil des ministres a formalisé le 2 septembre une place pour l'IA dans la délibération au sommet de l'État, adossée à une pression hiérarchique explicite sur l'adoption, sans publier de documentation sur l'outil. Pour une administration qui observerait ce modèle, la chaîne analyse, recommandation, émission de la décision est décrite ; les garde-fous qui l'entourent ne le sont pas.
Le contraste avec l'outillage de l'État français
Un lecteur français dispose d'un point de comparaison. La DINUM opère Albert API, instance publique d'OpenGateLLM, un outil open source développé par l'État pour centraliser et sécuriser l'usage des modèles d'IA générative dans les administrations. Au 7 septembre, la page de présentation revendique plus de 70 projets publics et plus de 100 000 requêtes hebdomadaires, avec un hébergement souverain chez Outscale, puis Nubo. À côté, la DINUM propose aux agents L'Assistant, un assistant conversationnel, et Transcripts, une solution de transcription vocale.
Ce sont des outils mis à disposition des agents pour leurs tâches, dans une logique d'infrastructure mutualisée, et leur usage reste à l'initiative des administrations. Les Émirats installent l'IA à la table du Conseil et en font un critère d'évaluation des ministres. ActuIA avait décrit en février 2025 les gains de productivité attendus de l'IA dans le secteur public et, dès septembre 2022, la position du Conseil d'État en faveur d'une IA de confiance dans les services publics. La question laissée ouverte aux Émirats est celle de la transparence sur les modèles et du contrôle humain des recommandations.
Le premier rendez-vous public est déjà fixé. Les Réunions annuelles du gouvernement des Émirats se tiendront du 8 au 10 novembre 2026 ; le compte rendu du 2 septembre indique qu'elles passeront en revue les progrès des entités gouvernementales dans l'emploi de l'intelligence artificielle. Le Cabinet AI Advisor devra y montrer autre chose qu'une description de fonctions.
