Le groupe le plus actif observé par NorForge classe des sites marchands par trafic, puis confie à des agents d'IA le soin d'y trouver une faille et d'y installer un accès dérobé. NorForge estime le coût moyen d'une de ces tâches à environ 5 dollars, échecs compris. Environ une tâche sur dix aboutit, en moyenne sur les campagnes observées. À ce prix, viser des centaines de sites coûte quelques milliers de dollars. La question utile pour un responsable sécurité devient ce qu'un intrus atteint depuis un site secondaire, une fois entré.

Des panneaux de pilotage laissés ouverts sur internet

NorForge a trouvé ces opérations par leurs interfaces. Avec les moteurs Shodan et Censys, puis ses propres balayages, l'entreprise de cybersécurité a repéré plus de 20 panneaux de contrôle Cairn exposés sans protection et jugés probablement malveillants, selon son enquête « Inside Cairn » publiée le 19 octobre. Sa liste d'indicateurs recense 25 panneaux : 14 attribués au groupe baptisé AIA0001, 10 au groupe AIA0002, un au groupe AIA0003, jugé malveillant avec une faible confiance. Ces panneaux affichent les tâches, les découvertes des agents et leurs échanges avec les modèles. NorForge dit ne pas avoir testé leurs fonctions d'administration.

Cairn est un logiciel open source publié sur GitHub par le compte oritera, sous licence AGPLv3. Son dépôt le présente comme un moteur de recherche dans un espace d'états, « validé d'abord sur le test d'intrusion autonome » (traduit de l'anglais). Plusieurs agents y travaillent en parallèle, d'un point de départ vers un objectif. Ils ne communiquent que par un tableau partagé : ils y inscrivent des faits, et un opérateur humain peut y ajouter des indices. Les agents tournent au choix sur Claude Code, Codex ou Pi. Son auteur affirme que Cairn n'a pas été conçu pour le piratage, selon Gizmodo. Cairn figurait déjà parmi les outils retrouvés en septembre par Gambit Security sur le serveur d'un attaquant.

AIA0001 vise un accès durable aux sites marchands

AIA0001 rédige ses tâches en chinois. NorForge lui attribue 14 panneaux et plus de 1 100 projets d'attaque. Ses cibles sont des sites marchands réels aux États-Unis, au Canada, au Japon et en Australie. Ils sont classés par trafic, puis testés avec l'outil d'automatisation de navigateur Playwright avant d'être confiés aux agents. L'objectif fixé est un web shell d'envoi de fichiers, un petit programme déposé sur le serveur qui garde la porte ouverte, puis la preuve qu'une commande s'exécute. NorForge y voit la recherche d'un accès persistant à des infrastructures de commerce et de paiement, à monétiser plus tard.

NorForge a contrôlé deux résultats. L'adresse d'un web shell, tirée d'une tâche réussie contre un grand vendeur de pièces détachées, servait bien ce type de programme. Chez un très grand distributeur américain, l'entreprise a validé la chaîne d'intrusion : l'agent avait trouvé le réglage de cookie qui dirigeait les requêtes vers le serveur vulnérable.

DeepSeek dans les deux groupes, cartes et cryptomonnaies pour AIA0002

Les tâches d'AIA0001 tournent sur un agent nommé « claudecode_deepseek-v4.1-flash ». De ce seul nom, NorForge déduit que l'opérateur pourrait utiliser Claude Code comme harnais avec le modèle chinois DeepSeek v4.1 Flash, sorti en septembre.

AIA0002 écrit en anglais et loue surtout des serveurs chez Vultr. Il vise les cartes bancaires et les cryptomonnaies : services de paiement de commerçants, sites de paiement de la zone grise, pharmacies en ligne, un site de revente de cartes volées. Ses agents, nommés « pi_openrouter_deepseek », utilisent des modèles DeepSeek par la passerelle OpenRouter. Beaucoup de ses tâches se limitent à « fetch credit cards » (récupérer des cartes bancaires).

Ce que Reuters ajoute : plus de 100 entreprises, dont Deere

NorForge indique notifier les victimes avec Reuters. L'agence a publié le 19 octobre un article de Raphael Satter qui n'a pas pu être consulté. Ses chiffres sont rapportés ici d'après ses reprises par Tom's Hardware, Gizmodo, WinBuzzer et Quartz.

Selon Reuters, le pirate sinophone a tenté d'entrer sur plus de 1 200 sites à partir du 25 septembre. Il a compromis des sites appartenant à plus de 100 entreprises. Reuters nomme Deere, SharkNinja et Cummins. Snorre Fagerland, chercheur principal de NorForge, estime le coût de l'ensemble à environ 5 000 dollars de tokens. Les consignes de l'opérateur tenaient en moins de 100 caractères chinois.

Les trois entreprises ont répondu à Reuters. Deere indique avoir pris les mesures correctives nécessaires, sans indice d'accès à des informations sensibles. SharkNinja situe l'intrusion sur un site distinct, consacré à l'assistance produit, et dit avoir contenu la menace. Cummins enquête sur une possible attaque contre un site exploité par un prestataire. « Ce n'est pas du travail d'amateur », a déclaré Snorre Fagerland à Reuters. Les reprises consultées ne chiffrent pas les données dérobées.

Septembre et octobre : les deux enquêtes comparées

Septembre 2026 (Gambit Security, 22 septembre)Octobre 2026 (NorForge et Reuters, 19 octobre)
OpérateursUn opérateur sinophoneAu moins deux groupes : AIA0001 (sinophone), AIA0002 (anglophone) ; AIA0003 relié avec une faible confiance
OutilsStrix (recherche de failles), Cairn (exploitation), Hermes (orchestration)Cairn, panneaux exposés ; Pi pour AIA0002
ModèlesDeepSeek v4.1 Flash dans Cairn ; Claude Opus 4.6 via OpenRouter dans Hermes ; GLM 5.2 puis DeepSeek v4 Pro dans StrixDeepSeek v4.1 Flash, peut-être avec Claude Code (AIA0001, hypothèse de NorForge tirée du nom de l'agent) ; DeepSeek via OpenRouter (AIA0002)
Volume105 projets Cairn du 10 au 15 septembrePlus de 1 100 projets (AIA0001, période non précisée) ; plus de 1 200 sites visés depuis le 25 septembre (Reuters)
RésultatAu moins 27 entreprises compromises du 10 au 15 septembre ; plus de 600 000 cartes non expirées issues de deux d'entre ellesRéussite d'environ 10 % des tâches (NorForge, moyenne des campagnes observées) ; plus de 100 entreprises compromises (Reuters)
Coût25,46 dollars par cible en moyenne sur 101 analyses terminées ; 12 000 à 18 000 dollars au total (estimation de Gambit)Environ 5 dollars par tâche, échecs compris (NorForge) ; environ 5 000 dollars au total (Snorre Fagerland, cité par Reuters)
Rôle humain1 951 prompts sur 260 sessionsTâches et indices fournis par les opérateurs ; consignes en moins de 100 caractères chinois (Reuters)
Victimes nomméesAucuneDeere, SharkNinja, Cummins (Reuters)

Rapportés l'un à l'autre, les chiffres changent d'échelle. Les calculs qui suivent sont ceux d'ActuIA. Les 5 000 dollars estimés par Snorre Fagerland, divisés par les plus de 1 200 sites visés, donnent environ 4 dollars par site. La revue de coûts retrouvée par Gambit chez l'attaquant de septembre affichait 25,46 dollars par cible, en moyenne sur 101 analyses terminées : environ six fois plus. Les unités diffèrent : une analyse terminée d'un côté, un site visé, atteint ou non, de l'autre. NorForge prévient que ses propres estimations peuvent s'écarter « d'une marge nette ».

Rapportés aux plus de 100 entreprises compromises, les 5 000 dollars donnent environ 50 dollars par intrusion réussie. Les chiffres de NorForge mènent au même résultat. À 5 dollars par tâche et une réussite sur dix, une tâche aboutie revient à environ 50 dollars. Le 13 octobre, Claroty avait obtenu en laboratoire un chiffre voisin : environ six dollars pour reproduire avec l'IA un exploit de contrôleurs Danfoss.

Gambit avait compté 105 projets Cairn en six jours. NorForge en compte plus de 1 100 pour le seul AIA0001, sans préciser sur quelle période. Appliqué à ce total, le taux moyen de 10 % donnerait environ 110 projets aboutis, ordre de grandeur des plus de 100 entreprises citées par Reuters. NorForge ne ventile toutefois pas ce taux par groupe.

Le modèle n'a pas changé : DeepSeek v4.1 Flash animait déjà Cairn en septembre. Rien n'établit que l'opérateur décrit par Gambit et AIA0001 soient la même personne.

L'humain choisit la cible, les agents mènent l'intrusion

Dans les deux enquêtes, des humains lancent et orientent les agents. En septembre, Gambit comptait 1 951 prompts saisis par l'opérateur sur 260 sessions. En octobre, NorForge décrit des opérateurs qui fournissent tâches et indices, parfois avec des identifiants volés ailleurs.

Chez AIA0001, l'alimentation en tâches semble largement automatisée, selon NorForge. L'opérateur fixe les critères de sélection des cibles et l'objectif. Les agents se chargent de la reconnaissance, de l'exploitation et du dépôt du web shell. Une tâche aboutie a demandé un peu moins de 23 heures en moyenne, avec environ 140 faits inscrits au tableau.

L'objectif des agents est connu : déposer un fichier sur le serveur web, puis y exécuter des commandes. AIA0002 demandait de cacher le web shell dans un répertoire profondément enfoui. Une alerte sur toute création de fichier dans les répertoires servis par le serveur web vise directement cette étape. Les quelque 23 heures d'une intrusion réussie laissent une fenêtre de détection, à condition que quelqu'un surveille.

Ce qu'un responsable sécurité ou un e-commerçant peut changer

L'inventaire à défendre dépasse la boutique principale. Chez SharkNinja, l'intrusion visait un site d'assistance produit ; chez Cummins, un site confié à un prestataire. Ces sites secondaires peuvent figurer dans une liste classée par trafic, au même coût d'essai que la boutique.

Gambit concluait en septembre qu'un accès obtenu en général en moins d'une journée, face à des remédiations qui se comptent en semaines, impose de raisonner en résilience : savoir quels systèmes forment le « minimum viable business » de l'entreprise (l'activité minimale indispensable) et les protéger en priorité. La campagne de septembre en donnait la raison concrète. Les consignes d'un agent lui demandaient d'effacer les données de cartes de la base Magento de la victime après leur extraction. Chez un vendeur de vélos, un nettoyage automatique avait supprimé 180 tables, dont des sauvegardes créées par les administrateurs.

Les panneaux ouverts créent enfin un risque pour les clients des tests d'intrusion légitimes. NorForge y a trouvé des centaines de secrets, dont 11 % validés par l'outil Trufflehog. Elle y a aussi vu des projets d'équipes de test légitimes. Une entreprise qui commande un test peut exiger par contrat que l'outil du prestataire ne soit pas exposé sur internet.

NorForge réserve la liste complète des adresses aux chercheurs et tente de faire fermer les panneaux. Le résultat dépend, selon elle, de la réponse des hébergeurs. Plusieurs panneaux ont déjà cessé de répondre, ajoute-t-elle.

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