L'Europe veut peser sur le rythme de développement des modèles d'IA les plus avancés tout en accélérant ses propres investissements. Dans son discours sur l'état de l'Union du 16 septembre, Ursula von der Leyen a annoncé une discussion avec les grands laboratoires sur la maîtrise de cette course. Deux jours auparavant, Christine Lagarde avait évalué à un montant pouvant atteindre 600 milliards d'euros le coût du déficit européen de centres de données sur une décennie.
Ces annonces portent sur deux problèmes distincts : la sécurité des capacités les plus puissantes et l'accès des entreprises européennes aux infrastructures. Elles ne forment pas encore un programme financé. Surtout, les 600 milliards cités par la présidente de la BCE correspondent à une estimation haute de coûts de construction, puces comprises, et non à une enveloppe publique recherchée ou promise.
Bruxelles propose une discussion sur les modèles les plus avancés
Le relevé officiel des initiatives prévoit de réunir les principaux laboratoires pour examiner comment l'Europe pourrait soutenir leurs efforts visant à maîtriser le rythme des progrès. Il annonce également une coopération avec des partenaires partageant les mêmes orientations sur l'évaluation, la vérification et l'alerte précoce.
Ursula von der Leyen s'est référée aux inquiétudes exprimées par des dirigeants de l'industrie au sujet des modèles susceptibles de contribuer à leur propre amélioration. The Next Web rapporte son soutien à un ralentissement sur ces modèles et rapproche la formulation de l'appel publié le 12 septembre par Dario Amodei, directeur général d'Anthropic. Le compte rendu ne fait état ni d'une date de réunion ni d'une liste de sociétés invitées.
L'annonce ne définit pas de moratoire européen ni de plafond de calcul. Sa portée dépendra des engagements discutés avec les laboratoires, des moyens de vérifier leurs capacités et du rôle des autorités. Elle ne permet pas non plus de conclure qu'un ralentissement serait sans conséquence pour les projets européens : ceux-ci utilisent les modèles, les outils et les infrastructures de partenaires étrangers.
Berlin met en avant le développement industriel
Le gouvernement allemand a exprimé une réserve plus nette. Dans une dépêche dts du 14 septembre, un porte-parole du ministère du Numérique juge qu'un ralentissement de la recherche et du développement n'est pas une voie praticable pour l'Europe. Le ministère invoque la souveraineté numérique, tout en affirmant prendre les avertissements des développeurs au sérieux et en mettant en avant son institut national de sécurité de l'IA.
L'Allemagne coordonne aussi le premier projet important d'intérêt européen commun consacré à l'IA. Conçu avec dix-huit autres États membres, il couvre le calcul, les technologies d'IA et les applications industrielles. Onze États annoncent le début de la prénotification de leurs aides en septembre. Les montants et les bénéficiaires autorisés ne sont pas publiés dans ce communiqué.
Les positions allemande et européenne ne se résument donc pas à une opposition entre industrie et sécurité. Elles accordent une priorité différente au risque de dépendance et aux risques des modèles. Le programme industriel, lui, doit encore transformer ses partenariats techniques en financements autorisés.
600 milliards : une estimation haute, avec un périmètre précis
Le discours de Christine Lagarde à Vienne détaille le calcul. Une étude d'impact de la Commission estime à 19 gigawatts l'écart entre la demande européenne de centres de données et les capacités installées à l'horizon 2036. La BCE applique à ce déficit un coût d'environ 38 milliards de dollars par gigawatt, serveurs compris, tiré d'une estimation d'Epoch AI. Le résultat approche 720 milliards de dollars, soit quelque 600 milliards d'euros au taux de change utilisé.
La réserve méthodologique est substantielle : le déficit couvre tous les types de centres de données, alors que le coût unitaire retenu correspond à des sites d'IA très denses en processeurs graphiques. Le chiffre représente donc une borne haute, sensible aux hypothèses de demande, de coût et de change. Il ne mesure pas le prix d'un rattrapage intégral des laboratoires américains.
Le diagnostic financier de Christine Lagarde porte sur la mobilisation du capital européen. Les infrastructures requièrent des financements de longue durée, tandis que les laboratoires et les technologies stratégiques ont besoin de fonds propres capables d'absorber plusieurs années de pertes. Sa proposition associe capacités de calcul locales, modèles ouverts utilisables sur ces infrastructures et accès durable aux systèmes étrangers les plus performants.
Un objectif de 15 % qui reste celui d'une coalition
La stratégie publiée le 14 septembre par un groupe comprenant Monika Schnitzer, Philippe Aghion et Margrethe Vestager propose de porter à 15 % la part européenne dans les capacités mondiales de centres de données pour l'IA d'ici 2030, contre environ 5 % aujourd'hui selon ses auteurs. Cet objectif n'a pas le statut d'un engagement adopté par l'Union.
Le groupe privilégie notamment la sécurisation de l'accès aux modèles de pointe étrangers, une alliance européenne pour les chaînes d'approvisionnement et le développement de technologies permettant de vérifier la sécurité et l'usage des systèmes. Il propose aussi de renforcer l'expertise technique des institutions. Accroître une part relative dans un marché en expansion demanderait une augmentation des capacités supérieure au simple triplement, si la croissance mondiale se poursuit.
Ces recommandations ne se confondent pas avec InvestAI, annoncé en février 2025 pour mobiliser 200 milliards d'euros d'investissements, dont un fonds de 20 milliards pour les gigafactories. Elles ne se confondent pas non plus avec l'objectif de tripler au moins les capacités européennes de centres de données. Un objectif de part mondiale, une mobilisation d'investissements et un coût estimé de construction répondent à des périmètres et à des horizons différents; ces chiffres ne s'additionnent pas.
Les entreprises attendent le contenu des initiatives de novembre
Le discours sur l'état de l'Union annonce pour novembre des initiatives dans la santé, le transport, l'agroalimentaire, l'industrie avancée ainsi que la défense et le spatial. Le document officiel ne les présente pas encore comme des appels à projets ouverts et ne détaille pas leurs budgets.
Leur contenu devra préciser comment les entreprises accèdent au calcul, aux données et aux modèles nécessaires à leurs usages. Les autorisations d'aides du PIIEC et les résultats de la discussion avec les laboratoires apporteront deux autres éléments : ce qui sera financé en Europe et les conditions d'accès aux capacités développées ailleurs. Ce sont ces décisions qui permettront d'apprécier la traduction industrielle des annonces de septembre.
