Le 5 octobre 2026, le Bureau de recherche macroéconomique de l'ASEAN+3 (AMRO), organisation créée en 2011 par les ministres des finances de la zone, a publié son rapport 2026 sur la stabilité financière de la région. Une correction des marchés liée à l'IA y figure comme le premier des « risques clés » recensés, et la région y est jugée « particulièrement exposée », parce qu'elle « se situe au centre de la chaîne d'approvisionnement mondiale de l'IA » (traductions de la rédaction, comme toutes les citations qui suivent). Le même jour, le vice-gouverneur de la Banque du Japon Shinichi Uchida évoquait un « risque de correction, si les profits ne suivent pas ». Le 30 septembre, le Comité de politique financière (FPC) de la Banque d'Angleterre avait publié le compte rendu de sa réunion du 25 septembre, où la dette émise pour financer l'IA occupe un passage entier.

L'AMRO cite elle-même des évaluations publiées en 2026 par la Banque des règlements internationaux, la Banque d'Angleterre et le FMI : le thème circulait avant cette semaine. Les trois textes parus en six jours le précisent, avec des montants de dette attribués à leurs auteurs, des canaux de transmission nommés un par un, un scénario chiffré pour l'Asie, et une banque centrale qui dit débattre de l'IA lors de ses réunions de politique monétaire.

Le FPC chiffre la dette levée pour l'IA

Le compte rendu du FPC rapporte qu'« au début de septembre, Morgan Stanley estimait les émissions mondiales de dette liées à l'IA à environ 450 milliards de dollars, plus du double du total de 2025 ». Il cite des analystes de JP Morgan, pour qui les dépenses d'investissement liées à l'IA financées par la dette atteindraient environ 4 100 milliards de dollars entre 2026 et 2030. Selon Morgan Stanley encore, le crédit privé financerait 700 milliards de dollars de dépenses en centres de données entre 2026 et 2028. Sur le marché britannique, où leurs volumes restent nettement inférieurs à ceux des États-Unis et de la zone euro, les hyperscalers ont représenté 47 % des émissions d'obligations d'entreprise en livres sterling depuis le début de l'année.

Le comité en tire deux mécanismes. L'endettement croissant des entreprises de l'IA, combiné à l'opacité et parfois à des « arrangements circulaires », « peut compliquer l'évaluation des risques et pourrait amplifier les pertes si les attentes sont déçues ». Le second touche les États : les perspectives de croissance et les trajectoires budgétaires reposent en partie sur les gains de productivité attendus de l'IA ; leur réévaluation « pourrait toucher non seulement la valorisation des actifs liés à l'IA, mais aussi les marchés de dette souveraine ».

Le FPC s'appuie sur un épisode récent. En juillet, les valeurs de l'IA et des semi-conducteurs ont « fortement chuté ». Des investisseurs à effet de levier ont dû déboucler leurs positions, avec des pertes importantes pour certains, sans contagion aux marchés centraux. Le comité estime pourtant que le risque d'une correction plus forte, avec cette fois des effets sur ces marchés, persiste, notamment si les attentes de bénéfices venaient à être révisées. Le comité juge plus généralement que la probabilité de voir les vulnérabilités du système financier se matérialiser ensemble « a augmenté » depuis sa réunion précédente.

À la Banque du Japon, l'IA s'invite dans les réunions de politique monétaire

Le discours de Shinichi Uchida, daté du 5 octobre et prononcé en ouverture de la conférence ECONDAT, se place sur le terrain de la politique monétaire. Le vice-gouverneur y indique que l'IA « est devenue un sujet clé » des réunions de politique monétaire de l'institution. Il la décrit comme « un important choc de demande positif », qui pousse l'économie et les prix à la hausse. Sur les conditions financières, deux forces s'opposent dans son analyse. La hausse des actions les assouplit, quand les « émissions obligataires de grande ampleur des entreprises liées à l'IA » exercent une pression à la hausse sur les taux longs et les resserrent.

Il conclut : « À titre provisoire, il semble que la demande soit venue en premier et qu'elle ait rendu les conditions financières plus accommodantes dans l'ensemble, avec un risque de correction si les profits ne suivent pas. » Le discours ne détaille pas les canaux d'une telle correction et n'annonce aucune décision. L'effet de l'IA sur le taux d'intérêt neutre et sur le taux de chômage d'équilibre est jugé « difficile à évaluer à ce stade ».

L'AMRO détaille quatre canaux et un scénario pour l'Asie

Le chapitre 1 du rapport de l'AMRO est le plus précis des trois sur les mécanismes. Les dépenses « sans précédent » des hyperscalers y sont financées par des émissions obligataires record, des prêts à effet de levier et du crédit privé, en plus de leurs flux de trésorerie. Il énumère quatre canaux de transmission d'une correction. Par le prix des actifs, des gains concentrés peuvent se retourner vite. Par le commerce, une baisse des investissements dans l'IA réduirait la demande de semi-conducteurs, d'électronique et d'équipements de centres de données. Par le crédit, des entreprises technologiques et d'infrastructure endettées pourraient peiner à se refinancer si leurs revenus déçoivent. Par la confiance, enfin, une correction désordonnée gagnerait le sentiment de risque, les écarts de crédit et les flux de capitaux régionaux.

La Corée du Sud est « fortement exposée », selon le rapport, par sa production de semi-conducteurs et ses indices boursiers dominés par la technologie. Deux valeurs technologiques y représentaient fin août 2026 plus de la moitié de l'indice MSCI Korea, et les semi-conducteurs environ un quart des exportations du pays en 2025. Singapour et Hong Kong pourraient transmettre pertes et tensions de financement par leur rôle de places financières régionales.

La présentation du 5 octobre couvre aussi la mise à jour trimestrielle des perspectives régionales de l'AMRO, distincte du rapport de stabilité. Selon cette mise à jour, les biens nécessaires à l'IA (matières, intrants et équipements, selon la classification de l'OMC) ont porté les deux tiers de la croissance des exportations régionales au premier semestre 2026, un calcul qui exclut Brunei, le Cambodge, le Laos, le Myanmar et le Timor-Leste faute de données. Elle chiffre aussi un scénario défavorable. Si la demande de produits et d'investissements liés à l'IA, approchée par l'investissement technologique américain, ne progressait qu'au rythme plus modéré de 2024, la croissance de l'ASEAN+3 serait inférieure de 1,5 point en 2027 à celle du scénario central.

Ni probabilité chiffrée ni mesure contraignante

Aucun des trois textes ne chiffre la probabilité d'une correction, et aucun n'annonce de mesure contraignante visant l'IA. Le FPC a maintenu à 2 %, son niveau neutre, le taux du coussin de fonds propres contracyclique des banques britanniques. Le discours de la Banque du Japon ne comporte aucune décision. L'AMRO formule des priorités, dont celle d'évaluer et de surveiller de près les expositions de chaque économie à une éventuelle correction liée à l'IA, par le commerce, l'investissement et les canaux financiers.

Côté européen, au 5 octobre, la dernière revue de stabilité financière de la BCE reste celle du 27 mai 2026. Elle relevait que les vulnérabilités des institutions financières non bancaires de la zone euro étaient « aggravées par la concentration des portefeuilles d'actions sur quelques grands émetteurs américains, en particulier des entreprises liées à l'IA », dont les valorisations sont « étroitement liées à la poursuite d'un récit positif sur l'IA ».

Taux longs et contreparties, deux canaux à surveiller pour les entreprises

Pour la rédaction, l'intérêt de ces documents est la carte qu'ils dressent : ils montrent par où un choc sur l'IA pourrait atteindre des entreprises qui ne détiennent aucune action du secteur. Shinichi Uchida observe que les émissions obligataires massives des entreprises de l'IA poussent les taux longs à la hausse, tout en jugeant l'effet net encore accommodant. Si ce mécanisme se prolongeait, il pèserait sur le coût du crédit bien au-delà du secteur ; aucune des trois institutions ne le chiffre pour la zone euro. Le canal du crédit décrit par l'AMRO, celui de fournisseurs d'infrastructure endettés qui peineraient à se refinancer, pourrait aussi concerner leurs clients, pour qui un contrat pluriannuel de calcul deviendrait un risque de contrepartie. Le document d'enregistrement boursier de Nscale, analysé par ActuIA le 24 septembre, montrait par exemple une croissance financée par les acomptes des clients, des prêts et NVIDIA, sans financement ferme obtenu pour les accords avec Anthropic à la date du dépôt, le 18 septembre.