Le Japon confie des agents d'IA à ses fonctionnaires et publie, le même jour, les règles qui les encadrent. Le référentiel Gennai (源内基準, « Gennai kijun »), mis en ligne le 20 octobre 2026 par l'Agence numérique, impose sept garde-fous, dont la limitation des droits d'exécution, l'approbation humaine des traitements importants et la conservation des journaux. Il pose une condition d'accès : accepter que la responsabilité du travail effectué avec un agent incombe à l'administration. Le ministre du Numérique, Toshiharu Furukawa, y voit une référence pour les collectivités et les entreprises qui envisagent des agents, selon le compte rendu de sa conférence de presse.

En France, l'ANSSI juge que les assistants agentiques installés sur les postes de travail ne doivent pas être déployés en production. Le Japon ouvre, ministère par ministère, l'Agent Chat de Gennai, que l'Agence compare à Claude Cowork, à environ 180 000 personnels de l'État. Sur une seule consigne, il enchaîne lecture de fichiers, recherche web et rédaction. L'Agent Chat est un service web de l'État, pas un logiciel installé sur le poste.

Le texte vise trois rôles : les utilisateurs, les administrateurs de chaque ministère, dont le responsable de l'IA (CAIO), et les développeurs de l'Agence. Les utilisateurs sont les fonctionnaires des administrations de l'État et, s'ils le souhaitent, les personnels du Parlement, des juridictions et des agences administratives indépendantes (section 1-1). L'exercice 2026 reste une expérimentation dans tous les ministères. L'usage en régime établi est envisagé à partir de l'exercice 2027, selon la présentation de l'Agence. Le texte a été rédigé avec le concours de l'AI Safety Institute japonais (AISI), selon la page d'annonce.

ActuIA a lu le texte du référentiel, publié en japonais (première édition, octobre 2026), et en traduit ici les passages clés en français. Le document de présentation en donne les grandes lignes.

Droits limités, approbation, journaux : les garde-fous de la section 1-4

La section 1-4 nomme les risques des agents : « l'exécution successive de décisions erronées, l'effacement ou la modification par erreur de fichiers de travail, des traitements qui dépassent les droits accordés, le traitement inapproprié d'informations confidentielles ». Les mesures suivent dans la même section. Les agents sont introduits avec « la limitation de la finalité d'usage et des droits d'exécution, la confirmation et l'approbation par un fonctionnaire lors des traitements importants, la conservation des journaux, une fonction de suspension de l'usage, l'évaluation périodique des performances, l'examen des skills et la clarification du responsable ».

Les skills sont des procédures qu'un agent exécute, rédigées en japonais dans un fichier SKILL.md selon le guide de l'Agent Chat. Elles pourront circuler entre ministères, mais pas « sans condition ». Examen, évaluation de la qualité, contrôle de sécurité, gestion des versions et procédure de retrait restent à organiser dans Gennai.

La responsabilité reste à l'administration

Le texte fait de l'IA un moyen d'appuyer « la recherche, l'examen, l'analyse et la rédaction ». La décision finale revient au fonctionnaire. L'accès aux agents a une condition : « comprendre que la responsabilité du travail effectué avec un agent d'IA incombe à l'organisme administratif ». Les contrats des fournisseurs d'agents posent le même principe pour leurs clients, relevait ActuIA le 5 octobre.

La section 2-2 interdit de reporter une sortie non vérifiée dans un document administratif. Face à une sortie anormale, l'utilisateur arrête le traitement et, au besoin, prévient l'administrateur. Il doit rester capable de faire le travail important sans IA. Pour l'Agent Chat, la section 2-3 ajoute : « les décisions importantes, les traitements administratifs ou les communications vers l'extérieur doivent passer par les confirmations et approbations nécessaires ». L'utilisateur vérifie lui-même sources, chiffres, textes de loi et destinataires.

Deux niveaux de risque, évalués par l'utilisateur

La section 2-2 ne connaît que deux catégories. Les tâches routinières internes à un service sont « relativement à faible risque » et se passent de procédure excessive. Les actes administratifs, les décisions à portée externe et les choix de politique publique pèsent sur les droits des citoyens ou la marche de l'administration. Ils appellent approbation par l'utilisateur, vérification de la précision et de la sécurité, journaux renforcés.

L'utilisateur « doit déterminer le niveau de risque », fiche d'évaluation à l'appui. S'il juge le haut risque probable, il documente risques et parades, puis rend compte au CAIO. La section 1-4 demande en outre aux ministères d'encadrer les skills qui servent aux autorisations, aux prestations, aux décisions défavorables et aux recrutements.

Le registre de ces usages n'est qu'un projet. Le texte prévoit d'étudier une fonction imposant, « pour certaines tâches à haut risque », un registre d'utilisation de l'IA « distinct des journaux d'accès ordinaires ». Piste évoquée : consigner entrées, prompts, données consultées, réponse, modèle et heure.

Ce qui ne doit pas entrer dans Gennai

Gennai repose sur des services cloud enregistrés à l'ISMAP, le programme public d'évaluation des services cloud. À l'Agence numérique, il traite des informations jusqu'au niveau 2 de confidentialité. Chaque ministère fixe ses propres règles. Les informations de niveau 3, assimilées aux documents secrets, « ne doivent pas être saisies dans Gennai » (section 1-5). L'interdiction s'étend aux secrets spécialement désignés et aux informations de sécurité économique, « quel que soit le mode de saisie » : prompt, pièce jointe ou dépôt dans l'espace de stockage personnel.

Deux règles visent les personnes. L'IA ne doit pas servir à « déduire des attributs, comme les convictions, que la personne n'a pas exprimés, ou à prédire son comportement futur ». Il est interdit d'agréger des informations de plusieurs sources par individu. Tout service d'IA générative non autorisé est proscrit. Une sortie partagée dans un dossier commun peut devenir un document administratif, soumis aux règles de conservation (section 1-6).

L'atelier Gennai, sur validation de l'administrateur

L'atelier Gennai, visé vers décembre 2026, élargit le périmètre. La présentation de l'Agence le dit « équivalent » à Claude Code, et l'Agent Chat à Claude Cowork. Le référentiel lui-même cite Claude Code et Codex comme exemples types des agents de codage dont l'usage se répand dans le monde en octobre 2026, pour des tâches qui dépassent la programmation. L'atelier enchaîne « des dizaines à des centaines d'étapes » sur des fichiers, des commandes et le web.

Tous les sites lui sont en principe ouverts, sauf ceux que les développeurs jugent dangereux. L'Agent Chat, lui, ne communique qu'avec des services autorisés. Selon le document de présentation, l'atelier est réservé aux fonctionnaires qui ont passé un contrôle de littératie et que leur administrateur a validés.

Selon le média japonais XenoSpectrum, qui compare dans un tableau les sections 3-5 et 3-6 du référentiel, l'atelier est désactivé par défaut. Il bloque les envois vers l'extérieur (requêtes POST et PUT) et autorise la consultation (GET), en enregistrant destinataire, volume et horaire. Ces règles ne figurent pas dans les documents de présentation de l'Agence. Dans la table des matières détaillée du document de présentation, les sous-rubriques du chapitre 4 annoncent la séparation des droits et des responsabilités, l'approbation des changements en production et l'« immuabilité des pistes d'audit ».

Pourquoi l'État conçoit son propre environnement

Quand journaux et méthodes d'évaluation dépendent des spécifications du fournisseur, les administrateurs risquent de ne pas pouvoir vérifier le comportement des agents. La section 1-4 parle de « boîte noire ». L'État conçoit donc l'environnement d'agents, en recourant aux produits du marché quand ils conviennent.

Un modèle japonais n'est pas retenu « au seul motif qu'il est national » (section 1-3). La même section prévoit d'étudier des modèles dont les garde-fous habituels seraient assouplis ou levés. Condition : la nécessité du service. Elle envisage aussi une coopération avec l'AISI pour évaluer les modèles.

L'ANSSI proscrit en production les assistants agentiques des postes de travail

En France, le CERT-FR, centre gouvernemental d'alerte rattaché à l'ANSSI, a publié le 13 avril 2026 un bulletin sur les produits d'automatisation par IA agentique installés sur les postes de travail, dont OpenClaw et Claude Cowork. Selon l'ANSSI, ces produits, la plupart en bêta, « ne doivent en aucun cas être déployés en environnements de production ». Elle en réserve l'usage à des bacs à sable isolés, sans données sensibles.

Les deux textes limitent les droits des agents, l'ANSSI « au strict nécessaire ». Ils exigent une validation humaine : l'ANSSI dès qu'une commande système ou une action à effet de bord est envisagée, le référentiel pour les « traitements importants ». Tous deux proscrivent les outils non validés. Le référentiel japonais, lui, admet des données de niveau 2 de confidentialité.

Prochaines échéances : l'atelier vers décembre 2026, puis Gennai OSS 2.0 vers février 2027, version libre des deux environnements, réutilisable à des fins commerciales. Le référentiel, numéroté première édition, prévoit un historique des révisions.

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