L'État déboursait 404 millions d'euros fin mars pour reprendre Bull à Atos au nom de la souveraineté sur le calcul haute performance; soixante jours plus tard, le même actif accueille un investissement de 120 millions d'euros de Foxconn sur son site d'Angers pour ouvrir une ligne de cartes mères dédiées à l'intelligence artificielle - façonnier taïwanais qui assemble déjà l'essentiel des serveurs IA des hyperscalers américains. Révélée par l'AFP à la veille du sommet Choose France 2026 organisé le 1er juin au château de Versailles, l'annonce ferme la séquence ouverte par la cession Atos finalisée par l'Agence des participations de l'État, selon le communiqué de cession. Rapporté à la valeur d'entreprise versée par l'État, le ticket Foxconn représente environ 29,7 % du prix d'acquisition.
Une asymétrie de gabarit entre l'État repreneur et le façonnier taïwanais
L'écart de dimension entre les deux acteurs structure l'opération. Bull, repris par l'Agence des participations de l'État, a réalisé un chiffre d'affaires d'environ 700 millions d'euros sur l'exercice 2025 et emploie plus de 3 000 salariés. Foxconn, raison sociale Hon Hai Precision Industry, a publié un chiffre d'affaires annuel de 8 100 milliards de dollars taïwanais, soit environ 257 milliards de dollars américains, en hausse de 18 % sur un an, selon son communiqué financier de mars 2026. L'opération angevine pèse ainsi moins de 0,05 % du chiffre d'affaires du groupe taïwanais. Sur le segment serveurs, le rapport de force est plus net encore: Foxconn détient environ 40 % du marché mondial des serveurs généralistes et IA, selon une analyse Omdia, en route pour devenir le premier vendeur mondial de serveurs et la première entreprise non américaine à occuper ce rang. Le modèle de façonnage explique la marge brute, calculée à partir des résultats publiés par le groupe et s'établissant à environ 6,15 % - caractéristique d'une activité d'assemblage de haut volume pour donneurs d'ordre, dont les quatre premiers, Microsoft, Amazon, Google et Meta, concentrent près de la moitié des dépenses d'infrastructure des centres de données. Dans un serveur IA, la carte mère relie le processeur graphique au reste du rack et conditionne la latence du calcul accéléré: c'est le composant qui héberge les chaînes d'alimentation, les liens haute vitesse et les bus mémoire, et qui détermine la compatibilité avec une génération donnée de GPU.
Asymétrie de gabarit : Bull vs Foxconn
| Indicateur | Bull (État français) | Foxconn (Hon Hai) | Source |
|---|---|---|---|
| Chiffre d'affaires 2025 | ~700 M€ | ~257 Md$ | Communiqué APE 31/03/2026 ; résultats Hon Hai FY2025 |
| CA Bull rapporté au CA Foxconn | 100 % | ~36 700 % | Calcul depuis données officielles |
| Part de marché serveurs IA mondial | - | ~40 % (55–60 % visé en 2026) | Omdia / Data Center Knowledge, déc. 2024 |
Le contrat de façonnage porte sur le site d'Angers, fraction du CA Bull. Le rapport de taille illustre l'asymétrie structurelle de la relation, non la valeur du contrat lui-même.
Foxconn n'est plus un nouvel entrant sur les actifs stratégiques français
L'annonce d'Angers ne constitue pas la première implantation française du groupe taïwanais sur un site sensible. Le même 1er juin 2026, le projet TESSALIA, présenté lors de l'édition précédente de Choose France, a été inauguré dans le bassin de Barp en Gironde par Thales, Radiall et Foxconn pour une capacité de production OSAT (assemblage et test externalisé de semi-conducteurs) visant plus de 100 millions de SIP (boîtiers système intégrés) par an d'ici 2031, selon le communiqué de Thales annonçant un investissement supérieur à 250 millions d'euros pour le packaging de semi-conducteurs destinés à l'aérospatiale, à l'automobile, aux télécoms et à la défense européens. Cumulés, les deux engagements atteignent plus de 370 millions d'euros, selon les montants respectivement annoncés par Thales pour TESSALIA (plus de 250 M€) et révélés par l'AFP pour Angers (120 M€). Cette antériorité éclaire la séquence Choose France comme une décision répétée plutôt qu'un choix ponctuel. Le contexte de capacité accompagne le mouvement: la part de Foxconn sur le marché mondial des serveurs IA est attendue à 55-60 % en 2026, selon Omdia. Deux jours avant l'annonce angevine, le président du groupe Young Liu a, selon Reuters, affirmé sa confiance dans la dynamique de croissance portée par l'IA. ActuIA documentait dès 2019 le partenariat Excellence AI Lab d'Atos et NVIDIA sur le supercalculateur BullSequana X; le déploiement angevin réinscrit l'actif Bull dans une chaîne d'assemblage dont les donneurs d'ordre sont désormais essentiellement nord-américains.
Une dimension réglementaire absente du débat public
Quelques jours avant l'annonce angevine, le Parlement européen a adopté en mai 2026, par 508 voix pour et 64 contre, la révision du règlement de filtrage des investissements directs étrangers, rendant le filtrage obligatoire pour tous les États membres dans un champ sectoriel minimal incluant la défense, les semi-conducteurs et les services financiers. Le texte vise spécifiquement les opérations conduites par des entités domiciliées dans l'Union mais contrôlées par des investisseurs étrangers. Le cadre national français, organisé par le décret du 31 décembre 2019 pris en application de la loi PACTE, soumet à autorisation préalable du ministre de l'économie les investissements étrangers dont «les activités de la société cible sont de nature à porter atteinte à l'ordre public, la sécurité publique ou aux intérêts de la défense nationale», en application de l'article L.151-3 du code monétaire et financier. La procédure du dispositif IEF (Investissements Étrangers en France) cible les acquisitions de contrôle, les prises de participation et les acquisitions de branche d'activité; un contrat de façonnage industriel sans entrée au capital de la société cible ne déclenche pas formellement le mécanisme. Aucune communication de la Direction générale du Trésor ni de l'Agence des participations de l'État sur le traitement de l'opération Foxconn-Bull au regard du dispositif IEF n'est publiée à la date du 1er juin 2026.
Hors champ IEF ≠ hors enjeu stratégique
Le dispositif IEF (décret du 31 décembre 2019, loi PACTE) soumet à autorisation préalable les investissements qui impliquent une prise de contrôle ou une participation au capital d'une entité française dans un secteur sensible. Un contrat de façonnage industriel sans entrée au capital échappe formellement à ce périmètre. L'opération Foxconn–Bull n'en cristallise pas moins une dépendance opérationnelle envers un façonnier qui détient environ 40 % du marché mondial des serveurs IA - et dont le carnet de commandes est structuré autour des grands donneurs d'ordre américains. Le nouveau règlement européen de filtrage des IDE, adopté le 19 mai 2026 (508 voix pour, 64 contre), étend les critères d'examen aux entités de l'UE contrôlées par des investisseurs étrangers, mais n'adresse pas explicitement les contrats de façonnage hors capital.
