Le 13 octobre 2026, Monitoring Analytics, moniteur indépendant du marché de l'électricité PJM (le gestionnaire du réseau et des marchés de gros d'une partie de l'Est et du Midwest américains), a déposé devant la Federal Energy Regulatory Commission (FERC) des commentaires dans le dossier EC26-151. Ce dossier porte sur la demande d'autorisation, déposée le 12 août au titre de la section 203 du Federal Power Act, du rachat par KKR des activités d'EDF power solutions aux États-Unis et au Canada, que le moniteur décrit comme les activités et actifs renouvelables d'EDF en Amérique du Nord. Le moniteur recommande de n'approuver l'opération que si KKR s'engage à maintenir dans les marchés de PJM la capacité et l'énergie des actifs d'EDF situés dans la zone.
Il s'agit de l'avis d'un acteur du dossier, pas d'une décision : c'est la FERC qui tranchera. Le moniteur demande en outre presque mot pour mot ce que la Commission a refusé fin juillet dans un autre rachat, celui d'une centrale du Maryland par TeraWulf. La différence entre les deux dossiers tient à un critère précis, et c'est lui qui fait de la transaction EDF-KKR un cas test.
938 MW vendus à Amazon, Microsoft et une compagnie d'électricité
EDF a annoncé le 30 juin 2026 la signature de l'accord de cession. La valeur des titres est d'environ 4,2 milliards de dollars, avec jusqu'à 0,39 milliard de compléments de prix, et l'opération doit réduire la dette financière nette du groupe d'environ 5,5 milliards de dollars. Sa finalisation reste soumise aux autorisations réglementaires et pourrait intervenir au second semestre 2026. Bernard Fontana, PDG d'EDF, l'inscrit dans la « stratégie de rotation de portefeuille » du groupe.
Dans PJM, le périmètre cédé représente 938 MW, répartis entre quatre sociétés de projet. Le dépôt du moniteur, qui reprend la demande d'autorisation, en détaille trois. Fox Squirrel exploite une centrale solaire de 577 MW dans le comté de Madison, en Ohio, dont toute la production est vendue à Amazon Energy par trois contrats d'achat d'électricité (PPA) courant jusqu'en 2043 et 2044. Kelly Creek, un parc éolien de 184 MW en Illinois, vend sa production à Indiana Michigan Power jusqu'en mai 2036. Pilot Hill, 176,9 MW d'éolien également en Illinois, la vend à Microsoft jusqu'en 2035.
Ces contrats ne suffisent pas à rassurer le moniteur. « Aucune loi ni réglementation applicable » n'interdit de les modifier, d'y mettre fin ou d'affecter la capacité à l'alimentation directe de centres de données, écrit-il.
KKR, acheteur d'électricité et bâtisseur de centres de données
KKR codétient CyrusOne avec Global Infrastructure Partners, filiale de BlackRock ; selon le site de CyrusOne cité par le moniteur, l'opérateur exploite dans PJM plusieurs centres de données totalisant 398 MW, plus deux en développement. Le 11 juin, KKR a lancé Helix Digital Infrastructure avec la Kuwait Investment Authority, NVIDIA et Vistra, une société chargée de financer et de livrer des infrastructures d'IA (centres de données, production d'électricité, réseaux), dotée de plus de 10 milliards de dollars d'engagements. KKR figure aussi parmi les six financeurs du programme d'infrastructures de calcul pour l'IA annoncé par NVIDIA le 10 août.
En production, KKR est déjà affilié à 143 MW dans PJM, dont deux centrales solaires détenues à 50 % avec TotalEnergies, et prévoit 400 MW supplémentaires dont l'emplacement exact n'est pas connu, probablement dans le sous-marché PJM West d'après une annexe de la demande citée par le moniteur. Le total passerait alors à 543 MW. Le 12 octobre, TotalEnergies a annoncé l'ajout de 700 MW de solaire au Texas et dans l'Ohio à sa coentreprise américaine détenue à parts égales avec KKR ; le moniteur relève qu'on ignore quelle part se trouvera dans PJM.
Sortir des centrales du marché pour alimenter ses propres centres de données serait, selon le moniteur, une forme de rétention physique de capacité qui rendrait les marchés de PJM « moins compétitifs » et augmenterait les coûts des autres clients. La demande d'autorisation, souligne-t-il, ne dit pas si KKR compte utiliser cette capacité pour servir directement une charge de centres de données ou la laisser sur le marché. Accepter la condition serait, écrit-il, « un signe de bonne foi » de KKR quant à ses intentions dans PJM.
Morgantown, le précédent du 29 juillet
Le moniteur a déjà présenté cette exigence. Dans le dossier EC26-58, TeraWulf, développeur de centres de données, rachetait via sa filiale Chesapeake Data la centrale de Morgantown, quatre unités au fioul d'environ 216 MW dans le Maryland. Monitoring Analytics demandait que l'acheteur s'engage à ne pas retirer cette capacité du marché de PJM pour alimenter des centres de données. Le 29 juillet, la FERC a autorisé la transaction (196 FERC ¶ 61,075) et rejeté la condition.
La Commission examine si une transaction crée « l'incitation et la capacité » de retenir de la production ; or TeraWulf ne possédait aucune centrale dans PJM qui lui aurait donné intérêt à retirer Morgantown pour faire monter les prix de capacité au profit de ses autres actifs. Elle ajoutait que le retrait d'une centrale du marché relève du tarif de PJM, y compris des règles sur la charge colocalisée qu'elle a ordonnées dans le dossier EL25-49.
Lu à la lumière de cette ordonnance, l'élément nouveau du dépôt du 13 octobre est l'inventaire des centrales que KKR détient ou contrôle déjà dans PJM. TeraWulf était lui aussi un développeur de centres de données ; c'est l'absence de toute production dans la zone qui a fondé l'analyse de l'incitation. Le motif retenu en juillet ne se transpose donc pas tel quel à KKR. Les 143 MW en jeu restent toutefois faibles, en partie détenus à 50 % ou seulement affiliés, et la FERC peut les juger négligeables au regard des 938 MW acquis.
Un marché de capacité déjà en déficit
Selon le rapport de PJM sur l'enchère de capacité 2028/2029, publié le 14 juillet, la capacité totale engagée est inférieure de 6 831,3 MW (en capacité non forcée, UCAP) à l'exigence de fiabilité, après un déficit de 6 516 MW lors de l'enchère précédente. La marge de réserve ressort à 14,4 %, contre 20 % visés, et tous les prix ont atteint le plafond de 325 dollars par MW et par jour. Monitoring Analytics compte trois enchères successives sous la cible et juge que l'effet de la croissance massive et soudaine de la charge des centres de données sur la concurrence et la fiabilité est « le problème le plus critique » des marchés de PJM.
Le tarif de PJM ne traite pas explicitement ce cas, relève le moniteur. Le personnel de PJM a déclaré publiquement, position que le moniteur conteste, que les règles de mise à l'arrêt des centrales ne s'appliquent pas au retrait d'une centrale pour alimenter des centres de données ; PJM n'aurait alors pas à analyser la fiabilité, ni le moniteur le pouvoir de marché. Faute de solution d'ensemble, il défend un traitement transaction par transaction et invoque un précédent de 1996 : la déclaration de politique sur les fusions (Order No. 592), par laquelle la FERC avait fait de l'accès ouvert au réseau une condition d'approbation des fusions. L'engagement demandé à KKR serait, selon lui, « moins contraignant » que ne l'était l'obligation d'accès ouvert au milieu des années 1990.
Seize dossiers de rachat commentés depuis janvier
Au 14 octobre, la page des dépôts 2026 de Monitoring Analytics recense depuis janvier des commentaires dans seize dossiers d'autorisation de transactions (préfixe EC), dont deux traités dans un même dépôt. Dans plusieurs d'entre eux, la position est plus dure que pour KKR : le moniteur a recommandé le rejet du rachat de Dominion par NextEra le 29 septembre, et celui du rachat d'ArcLight par SoftBank le 21 août.
Chaque rachat de centrales dans PJM par un investisseur engagé dans les centres de données expose désormais la FERC à ce type de demande. Sa réponse dans le dossier EC26-151 pourrait indiquer si quelque 140 MW détenus ou affiliés dans la zone, chez un acheteur qui y codétient aussi des centres de données, suffisent à changer son analyse de l'incitation à retirer des centrales du marché. Pour EDF, dont la finalisation pourrait intervenir au second semestre, l'enjeu porte d'abord sur le calendrier et les conditions attachées à l'autorisation.
Le moniteur fait valoir que l'engagement n'aurait aucun effet sur les demandeurs s'ils n'ont pas l'intention de retirer cette capacité. Les demandeurs, écrit-il, « n'ont fourni aucune information » sur la manière dont un tel engagement affecterait leurs projets.
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