L'information vient des Échos, qui l'ont publiée le 2 septembre en fin de journée sous le sceau de l'exclusivité : l'État signe un nouveau contrat avec Mistral AI pour déployer des cas d'usage d'intelligence artificielle dans plusieurs ministères. Le ministère de l'Action et des Comptes publics a ensuite confirmé le projet, rapporte Capital : six millions d'euros sur la période 2026-2027, un contrat sans caractère exclusif, des ingénieurs de l'entreprise détachés au sein des administrations. Trois chantiers sont cités en premier, la cybersécurité, la lutte contre la fraude et le traitement de certains contentieux.
« L'État français doit rester dans la course, saisir les opportunités qu'offre cette technologie et renforcer ses protections contre les menaces qu'elle peut faire naître », explique le cabinet de David Amiel aux Échos. Localtis, le média de la Banque des Territoires, rapporte une formule plus ramassée du ministre : « Il est urgent de faire appel à l'IA pour se protéger de l'IA ».
Des ingénieurs détachés plutôt qu'une licence
Le cœur du contrat tient dans un sigle que Les Échos reprennent du vocabulaire des éditeurs américains : des FDE, « des ingénieurs dédiés IA » dans les termes du quotidien, ces forward deployed engineers qu'un fournisseur installe chez son client pour adapter ses modèles aux données et aux procédures locales. Mistral en enverra dans les ministères. L'accord a été conclu à l'issue d'une procédure de marché public et l'hébergement pourra varier d'un projet à l'autre, infrastructures de Mistral, cloud Outscale ou centres de données propres des administrations, selon les précisions du ministère rapportées par Generation-NT.
Le périmètre reste large. Côté Bercy, il s'agit de détecter des comportements frauduleux. Côté Justice, Les Échos évoquent un test de l'IA sur les contentieux de masse, ces procédures répétitives qui engorgent les juridictions. La cybersécurité est citée en tête sans que les usages précis aient été détaillés publiquement ; le communiqué de Matignon du 17 août mentionne la détection des vulnérabilités, un terrain où les grands modèles de langage ont déjà des usages documentés. Mistral travaille déjà, toujours selon Les Échos, sur des cas d'usage avec le ministère des Armées, qui déploie depuis février 2025 son propre outil d'IA générative interne, ainsi qu'avec France Travail et l'Assurance Maladie.
Au 5 septembre, l'espace presse du ministère de l'Économie et des Finances affiche comme dernières publications un déplacement de David Amiel dans les Yvelines et les Journées du patrimoine à Bercy, datées des 3 et 4 septembre. Le fil d'actualités de Mistral AI, lui, n'en fait pas mention et garde en tête ses annonces de rentrée sur l'inférence régionale, Agentic Search et Shieldstral. Le détail de l'accord repose donc, à cette date, sur l'article des Échos et sur les réponses du ministère à la presse.
Un plan cyber déjà daté, chiffré et suivi tous les trois mois
Le contrat arrive dans un calendrier que Matignon a fixé bien avant lui. Le 30 avril, depuis les locaux de l'ANTS visés deux semaines plus tôt, Sébastien Lecornu annonçait 200 millions d'euros prélevés sur France 2030, la fusion de la DINUM et de la DITP en une autorité numérique de l'État et l'affectation des amendes de la CNIL à un fonds de modernisation. Le Premier ministre situait alors l'effort numérique de l'État « davantage proche de 1 % que des 10 % » que les entreprises consacrent à leurs infrastructures.
L'été a durci le ton. Le 14 août, la DGFiP reconnaissait que des accès illégitimes, obtenus en juin et juillet par usurpation des identifiants d'un agent et d'un tiers habilité, avaient servi à consulter et extraire des données fiscales et cadastrales concernant 678 000 particuliers et professionnels. Trois jours plus tard, un communiqué de Matignon récapitulait la feuille de route. Un plan d'urgence de 40 actions réparties en 10 champs s'impose à tous les ministères. Chaque ministère devra consacrer 5 % de son budget numérique au cyber dès 2027. L'autorité numérique, baptisée ARIANE, doit exister administrativement avant le 1er janvier 2027, et l'ingénieur général de l'armement Walter Arnaud a été nommé pour la diriger. Le même texte inscrit « le recours à l'intelligence artificielle, notamment pour la détection des vulnérabilités » parmi les mesures instruites, et annonce pour septembre la présentation au ministre des mesures issues d'un audit des systèmes de la DGFiP demandé à David Amiel.
Le 31 août, lors du séminaire gouvernemental de rentrée, le Premier ministre a donné « quinze jours » à chaque ministre pour s'assurer de la mise en œuvre du plan d'avril, a indiqué son entourage à franceinfo, soit une échéance à la mi-septembre. Le même jour, en Conseil des ministres, le ministre de l'Éducation nationale signalait que deux académies, Nantes et Toulouse, fonctionnaient encore avec des services partiellement suspendus après les attaques de l'été.
L'Assistant généralisé en juin, socle des nouveaux chantiers
Le contrat prolonge une relation déjà installée. Le 16 juin, David Amiel présentait à Bercy le plan « Notre IA » et la généralisation de L'Assistant, l'outil conversationnel développé par la DINUM avec Mistral AI sur l'infrastructure SecNumCloud d'Outscale, à l'ensemble des agents de l'État. L'outil sortait de dix mois d'expérimentation auprès de 10 000 agents dans six ministères pilotes. Le bilan de la DITP retient que 75 % des testeurs le jugent utile à leur métier, que 65 % le recommanderaient à un collègue, et un gain de temps mesuré jusqu'à 16 % sur la synthèse documentaire.
La Justice, l'un des trois chantiers cités, avait pris de l'avance. Le 12 mai, le ministère ouvrait « Mon Assistant Justice », déclinaison de l'assistant interministériel, à plusieurs milliers d'agents, après un test auprès de 2 500 d'entre eux. Une direction de programme IA existe au secrétariat général depuis décembre 2025, et deux outils métier, « Mon Assistant Pénal » et « Mon Assistant Civil », sont construits avec la cour d'appel de Paris. Le test annoncé sur les contentieux de masse s'inscrit dans cette lignée, avec un changement d'échelle : passer d'un assistant de rédaction généraliste à des traitements appliqués à des flux de dossiers.
C'est là que le contrat prend son sens. L'Assistant répond à des agents. Les trois nouveaux chantiers supposent de brancher des modèles sur des systèmes d'information, des référentiels de fraude, des journaux de sécurité, des bases de procédures. Ce travail d'intégration se fait sur place, avec des ingénieurs qui connaissent le modèle et apprennent le métier.
Six millions face à deux cents : la mesure du contrat
Six millions d'euros sur deux ans, pour trois familles de cas d'usage, représentent un ordre de grandeur sans rapport avec les 200 millions débloqués en avril ni avec le seuil des 5 % de budgets numériques attendu en 2027. La lecture la plus juste en fait un contrat de compétences : l'État achète du temps d'ingénieurs spécialisés pour convertir un outil déjà déployé en applications métier. Mistral, dont ActuIA relevait en mai la rareté des contrats chiffrés, obtient de son côté une référence d'État avec un montant rendu public.
Ce choix soulève une question que les documents officiels laissent ouverte. Le plan du 16 juin fixe comme chantier la « réinternalisation des compétences numériques d'ici 2027 ». Faire venir des ingénieurs d'un éditeur privé dans les ministères peut nourrir cet objectif, si le transfert de savoir-faire est organisé, ou le contourner, si les administrations s'habituent à dépendre d'équipes extérieures pour faire vivre leurs cas d'usage. Rien de ce qui a été rendu public ne précise la clause de transfert ni la durée de présence des équipes.
L'absence d'exclusivité, soulignée par Bercy, laisse la place à d'autres fournisseurs sur les mêmes chantiers. Elle rejoint la prudence exprimée le 2 septembre à San Francisco par Roland Lescure, ministre de l'Économie, cité par l'AFP : « Si l'IA européenne se résume à Mistral, alors nous sommes fichus. On ne peut pas mettre tous nos œufs dans le même panier : c'est tout un écosystème qu'il faut développer. » Le même jour, le gouvernement confirmait le renforcement de son partenariat avec l'entreprise. Les deux messages dessinent une commande publique qui choisit un acteur national pour aller vite, tout en se gardant de lui réserver le marché.
