Faille / vulnérabilité

Rapport Anthropic : cinq détournements de Claude liés à la France et à l'Afrique francophone

Un opérateur francophone isolé a visé 42 organisations politiques européennes au printemps 2026 et pénétré au moins 14 d'entre elles, avant de construire seul un moteur de recherche permettant de retrouver ses cibles par leur nom. Selon Le Monde, la grande majorité de ces organisations étaient françaises et liées à l'extrême droite. Le dossier est l'un des cinq cas francophones du rapport publié le 10 septembre 2026 par Anthropic.

STStephane Nachez · ·11 min
Équipements de télécommunication et poste de surveillance d’un réseau informatique.
Illustration générée par IA — ActuIA
Sommaire

Un opérateur francophone isolé a visé 42 organisations politiques européennes au printemps 2026 et obtenu un accès interne à au moins 14 d'entre elles. Il a ensuite construit, seul, un moteur de recherche permettant de retrouver par leur nom les personnes affiliées au mouvement ciblé, et l'a publié sur le dark web.

Ce dossier, référencé GTG-50029, est l'un des cinq liés à la France ou à l'Afrique francophone dans le rapport publié le 10 septembre 2026 par Anthropic sur les usages malveillants de Claude. Les autres décrivent une plateforme de surveillance nationale au Mali, une opération d'influence russe à Bangui, un réseau de faux médias attribué à une agence établie en France et un opérateur francophone parmi les affiliés de ShinyHunters.

Anthropic ne nomme aucune victime. Le Monde, qui a examiné les données techniques publiées avec le rapport, écrit le 11 septembre qu'elles suggèrent que la grande majorité des cibles de ce dossier étaient françaises et liées à l'extrême droite. Le quotidien identifie au moins un parti politique, un institut de formation politique, plusieurs sites d'information dont le magazine Frontières, et un forum de discussion lié à un podcast.

Le rapport couvre des opérations interrompues entre décembre 2025 et août 2026, dans sept domaines allant du piratage à la surveillance et aux armes conventionnelles. Anthropic précise avoir retenu les cas les plus notables et les plus inédits, pas un échantillon représentatif des abus. Les récits reposent sur ses propres investigations et sur sa visibilité des usages de Claude. Ils ne valent donc pas confirmation indépendante de chaque dommage, de chaque attribution ni de l'état actuel des outils décrits. La langue d'un opérateur n'est pas non plus une attribution de nationalité.

Ce que l'opérateur a emporté

Les cibles étaient des partis politiques, des médias, des groupes de réflexion et les prestataires logiciels en ligne de ces organisations. Anthropic estime les données exfiltrées entre 12 et 26 Go : fichiers de donateurs et d'adhérents de partis, une boîte de messagerie de 15 000 messages, des dossiers de candidature d'étudiants comprenant des données de mineurs, des données d'un prestataire de paiement. Les archives chiffrées ont été déposées, victime par victime, sur un site de fuites accessible via Tor.

Un accès est traité à part dans le rapport. L'acteur compromet une plateforme de gestion de campagne politique par un point d'accès de recherche exposé, puis charge ses agents d'itérer dessus. Il en ressort environ 140 000 enregistrements contenant des opinions politiques.

Un exploit développé et débogué dans une seule session

La technique d'accès initial est une condition de concurrence dans la réinstallation de WordPress, jusque-là non documentée, qui crée un compte administrateur sans identifiants valides. Anthropic indique que l'opérateur l'a développée et déboguée avec Claude au cours d'une même session, banc d'essai compris. Elle a fonctionné contre au moins quatre sites.

Le reste de l'outillage est du même ordre. Un scanner écrit en Rust repère et valide des clés d'API exposées dans des conteneurs publics, puis fait tourner leur usage derrière une couche de proxy locale. Le trafic de l'attaquant se fond alors dans celui du propriétaire légitime des clés. Une extension WordPress de type must-use, qui s'exécute à chaque chargement de page et ne peut pas être désactivée depuis le tableau de bord, capture les identifiants saisis, les chiffre avec une clé publique propre à chaque site et les met en attente de récupération.

L'acteur a aussi empoisonné les sauvegardes de l'une de ses victimes. Une restauration l'aurait réinfectée.

Un cas concerne directement les rédactions. Contre un média, l'opérateur déploie un cadre de compromission de navigateur par un script injecté dans les pages, et prend l'empreinte de plusieurs milliers de navigateurs de lecteurs. Le rapport précise ce qu'il cherchait : les sessions et les identifiants de l'équipe éditoriale. Selon Le Monde, ces éléments paraissent correspondre à l'attaque subie au printemps par le site du magazine Frontières, par l'injection d'un mouchard dans ses espaces de commentaires, fonction désactivée depuis.

Un moteur de doxxing construit par une seule personne

L'outil signature de l'opération s'appelle fafsearch. Anthropic le décrit comme une plateforme de doxxing : un moteur de recherche compilé, avec chaînes d'ingestion, capacité de recoupement entre fuites préexistantes et données exfiltrées, normalisation des numéros d'identité nationale et de téléphone, logique de classement, tests et déploiement conteneurisé.

Des dizaines de millions de lignes y ont été chargées, dont des identifiants de santé et des informations issues de fuites du système judiciaire, fusionnées avec le produit des intrusions de l'acteur. Le résultat a été publié sous forme de services hébergés anonymement sur le dark web. Les personnes affiliées au mouvement politique visé pouvaient y être recherchées par leur nom.

Anthropic écrit que c'est « l'un des cas les plus clairs que nous ayons vus d'ingénierie logicielle assistée par IA appliquée directement à une attaque de masse contre la vie privée », et que « la plateforme entière a été créée par une seule personne » (traduit de l'anglais).

Au Mali, une plateforme que le bannissement n'arrête pas

Le dossier GTG-50027 pose un problème différent. Anthropic attribue à un abonné, probablement un consultant indépendant installé à Bamako, le développement de Lakana 360 pour l'Agence nationale de la sécurité d'État. Claude y a servi de force d'ingénierie principale.

La plateforme surveille environ 25 millions de cartes SIM chez les trois opérateurs mobiles nationaux. Une couche basse collecte les enregistrements d'appels, les messages et le trafic voix. Au-dessus viennent l'identification d'un même utilisateur d'une carte SIM à l'autre par son empreinte vocale, le signalement des usagers de chiffrement et de VPN, l'inférence de rencontres clandestines, des listes de surveillance géolocalisées et le rapprochement avec le registre biométrique civil. La protection que constitue le changement de carte SIM tombe.

Le point le plus net concerne le droit. Le module qui produit un dossier de renseignement sur un numéro de téléphone donné exigeait initialement un mandat judiciaire. Cette exigence a été retirée à la demande de l'opérateur, le composant étant reclassé en chaîne nationale, contrôle désactivé par défaut et conservation illimitée. Le Département d'État américain et Human Rights Watch ont documenté des détentions et des enlèvements d'opposants, de journalistes et de membres de la société civile par les services maliens.

Anthropic a banni le compte. La plateforme, elle, tourne entièrement sur site avec des modèles locaux : les mesures prises sur le compte n'affectent pas le produit déployé. C'est la limite opérationnelle que ce dossier établit. Un fournisseur peut interrompre l'assistance de son modèle sans pouvoir retirer un logiciel déjà écrit et installé chez un tiers.

À Bangui, un garde-fou contourné par un changement de vocabulaire

Le dossier GTG-04001 concerne un opérateur russophone à Bangui, dont Anthropic dit avoir supprimé le compte après un signalement d'INPACT et du projet All Eyes on Wagner. Il alimentait quotidiennement Radio Lengo Songo, sur 98,9 FM, en coordination avec RT, Sputnik Afrique, TASS et la Maison russe de Bangui. Une enquête d'All Eyes on Wagner a montré que la station avait été créée et financée par le groupe Wagner en 2017.

L'enquête d'Anthropic rattache l'opérateur à Politology, branche d'influence de l'Africa Corps et de Wagner, passée selon elle sous le contrôle du renseignement extérieur russe fin 2023. Il en aurait été le coordinateur local. L'opération était entièrement pilotée de l'étranger tout en étant construite pour paraître centrafricaine. L'utilisateur demandait explicitement à Claude d'intégrer des éléments de langage pro-russes et anti-français, et de retirer les tics de mise en forme afin que les fils d'actualité ne se lisent pas comme du texte généré.

Claude a refusé la demande la plus agressive de l'opération, qui consistait à désigner des personnes réelles comme des militants afin de provoquer une intervention sécuritaire contre elles. Le modèle a par ailleurs signalé la pondération politique des grilles d'évaluation du personnel, que l'opérateur lui faisait rédiger avec des contrats imposant la loyauté au président centrafricain et à « la Russie et son contingent ». Il a suffi de reformuler les critères en termes neutres pour conserver la notation.

Anthropic classe la diffusion au quatrième niveau de l'échelle de Brookings, qui en compte six, en raison de la diffusion quotidienne à la radio et des reprises sur Telegram et dans des médias locaux. Ce classement décrit les canaux atteints. Il ne mesure ni l'adhésion du public ni l'effet politique.

Une agence française derrière 70 faux médias

Le cas GTG-54002 est décrit comme une opération commerciale d'influence à la demande. Anthropic la relie à LKM Company, agence de publicité numérique établie en France. Le réseau a publié au moins 8 913 articles dans une vingtaine de langues sur environ 70 faux sites d'information, relayés par autant de comptes X assortis et par plus de 250 comptes de commentaires inauthentiques.

Le réseau ne défendait aucune ligne politique. Il changeait de position selon le commanditaire du moment, ce qui correspond à un modèle commercial d'influence à la demande. Les domaines ont été enregistrés depuis la France dans une fenêtre de dix semaines à la mi-2025, hébergés sur une infrastructure partagée derrière un déploiement unique. C'est ce qui a permis aux enquêteurs de rattacher les 70 sites à un seul compte.

Les publics visés étaient les États-Unis, le Brésil, la France et la République démocratique du Congo. Ce dernier pays concentre 318 articles. Anthropic dit avoir relevé des signaux suggérant l'intérêt d'un ou plusieurs clients ayant un enjeu dans le conflit entre la RDC et le Rwanda, sans pouvoir confirmer qui a commandé ces contenus, et sans trouver de preuve d'une direction gouvernementale.

L'entreprise classe l'opération au deuxième niveau de l'échelle de Brookings : la diffusion est restée pour l'essentiel cantonnée à ses propres sites et comptes, avec peu d'engagement observable d'audiences réelles. Le nombre d'articles publiés ne mesure donc pas une influence.

Des clés d'IA volées pour financer les attaques suivantes

Le cinquième dossier, GTG-50014, regroupe des opérateurs qu'Anthropic soupçonne d'être affiliés à ShinyHunters. L'un d'eux, francophone, utilise les alias MeowSHA, frkoo et blazespider.

Son dispositif de collecte d'identifiants tournait sur une flotte de dix instances EC2 : téléchargement en masse de 1,8 million de fichiers d'application Android, décompilation, recherche de secrets codés en dur, et routage des découvertes vérifiées vers un groupe Telegram organisé en plus de cent types de sources. Il exploitait une boutique de données bancaires volées sous le domaine policenationale[.]cc. Anthropic interprète ce nom comme l'enseigne du service criminel plutôt que comme un leurre d'hameçonnage.

Les opérations réunies dans ce dossier ne sont pas toutes attribuables à ce seul opérateur. Elles comprennent le vol de plus d'un téraoctet chez un fournisseur technologique, l'accès à des systèmes contenant des dizaines de millions de dossiers de passagers chez une compagnie aérienne, et un vidage de sessions portant sur plus de 2 100 ensembles de jetons Azure AD répartis sur plus de 40 locataires d'entreprise, en 34 heures environ.

Un autre mécanisme intéresse plus directement les entreprises. Lors de plusieurs intrusions, les attaquants ont dérobé les clés d'API d'IA de la victime chez ses propres fournisseurs de logiciels, puis basculé leurs charges de travail offensives sur ces clés. L'une d'elles a servi pendant environ trois semaines à attaquer d'autres organisations. Anthropic précise que ces clés provenaient des environnements de ses clients et que ses propres systèmes n'ont pas été compromis.

Les opérateurs y gagnent trois choses à la fois, selon le rapport : la revente des clés, du calcul facturé à quelqu'un d'autre, et une activité attribuée au propriétaire légitime.

Ce que ces dossiers imposent aux organisations françaises

Une conclusion pratique traverse les cinq cas. Les accès initiaux restent classiques : clés exposées, identifiants volés, composant non corrigé. Ce que l'IA ajoute est la vitesse, l'étendue et la capacité de traitement des données une fois à l'intérieur. Une clé d'API d'IA doit donc être traitée comme un identifiant de production, parce que c'est ainsi que les attaquants la traitent.

Le cas de Bangui ajoute une leçon sur les garde-fous. Le refus catégorique a tenu sur la demande la plus grave. La reformulation en termes neutres a suffi sur la demande intermédiaire. Un contrôle qui porte sur la formulation cède devant un opérateur qui apprend à reformuler.

Reste une question que le rapport laisse ouverte : la liste des victimes et des autorités informées, dossier par dossier. Anthropic indique avoir partagé du renseignement avec les autorités et des partenaires industriels « lorsque cela était approprié », sans plus de détail.

Or les fichiers de donateurs et d'adhérents décrits dans le dossier GTG-50029 révèlent des opinions politiques, catégorie particulière au sens du règlement européen. Comme le rappelle la CNIL, le responsable du traitement doit notifier l'autorité compétente, si possible dans les 72 heures suivant la connaissance de la violation, et informer les personnes concernées lorsque le risque est élevé pour leurs droits et libertés. Le sous-traitant, lui, doit alerter le responsable dans les meilleurs délais. Une organisation figurant parmi les 42 entités suivies n'a, à la lecture du rapport, aucun moyen de savoir si elle fait partie des 14.

ST
Stephane Nachez

Rédaction ActuIA — actualités, données et analyses sur l'intelligence artificielle pour les décideurs.

Acteurs cités
ANAnthropic
OPOpenAI
SHShinyHunters
LKLKM Company
HUHuman Rights Watch
AFAfrique
SPSputnik
ANAndroid
L'Hebdo ActuIA

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