Sur les 75 milliards d'euros annoncés par SoftBank pour développer jusqu'à 5 GW de capacité de data centers IA en France, 45 milliards correspondent à un engagement ferme de 3,1 GW d'ici 2031; les 30 milliards restants - qui amèneraient le projet à 5 GW - sont conditionnels à l'exécution réussie de la phase 1. C'est la bifurcation que la communication officielle écrase. L'annonce a été faite le 31 mai 2026 au sommet Choose France et portée personnellement par Masayoshi Son, fondateur-président du groupe japonais, après un déplacement d'Emmanuel Macron à Tokyo et un entretien exclusif accordé à La Tribune Dimanche du 30 mai 2026.


« 75 milliards d'euros au total, dont 45 milliards d'ici à 2031, dans les Hauts-de-France. »

Masayoshi Son, La Tribune Dimanche (30 mai 2026) - les 30 milliards restants sont conditionnés à l'exécution de la phase 1 : 3,1 GW déployés avant d'enclencher la tranche suivante.

Trois sites des Hauts-de-France, 3,1 GW d'ici 2031

La phase 1 s'ancre dans trois sites du nord de la France - Dunkerque (Loon-Plage), Bosquel et Bouchain, pour une capacité cible de 3,1 GW à l'horizon 2031. À pleine extension, les 5 GW visés représenteraient environ trois fois la capacité de data centers IA installée en France fin 2024, estimée autour de 1,6 GW selon Synergy Research (Q4 2024). Le partenaire industriel confirmé est Schneider Electric, dont le directeur général Olivier Blum déclare que «le défi de l'IA, c'est de fournir à la fois la vitesse et l'efficacité énergétique à grande échelle» (traduction libre). Le cluster industriel du Port de Dunkerque combinera une usine SoftBank d'assemblage d'enceintes et une unité Schneider Electric d'intégration des modules de puissance.

Un point pèse pourtant sur la trajectoire annoncée: les communications officielles ne précisent pas comment 3,1 GW puis 5 GW seront raccordés. EDF figure dans le dispositif comme partenaire énergétique de l'État, mais ni RTE ni EDF n'ont publiquement validé un calendrier de raccordement pour les trois sites - alors qu'à titre de comparaison, 5 GW équivalent à environ trois tranches nucléaires EPR2 (sur la base d'une puissance électrique unitaire de l'ordre de 1,6 GW), comparaison à manier avec prudence puisque la puissance IT connectée d'un data center ne se confond pas avec la puissance électrique installée d'un réacteur. La faisabilité réseau, condition de premier ordre pour activer la phase 2, reste à ce stade un vide factuel.

La signature financière du «ferme» SoftBank

L'engagement est porté par un investisseur sous tension. SoftBank Group détient 11 % du capital d'OpenAI et, selon le rapport annuel SoftBank FY2025 (publié en mai 2026), son Vision Fund a enregistré sur l'exercice clos en mars 2026 un gain de 46 milliards de dollars principalement tiré par la réévaluation d'OpenAI, valorisée à 852 milliards de dollars. En mars 2026, S&P a placé la notation du groupe sous perspective négative: selon l'agence, le ratio dette/actifs (LTV) pourrait approcher 25 % en intégrant les 30 milliards de dollars supplémentaires fléchés vers OpenAI pour 2026, lecture également reprise par l'agence de notation JCR (rapport d'avril 2026). Selon les chiffres communiqués par SoftBank dans La Tribune Dimanche, le portefeuille européen du groupe avoisine 50 milliards d'euros: ajouter 45 milliards d'euros fermes en infrastructure capex revient à doubler l'exposition européenne - sur une activité, l'opération de data centers, étrangère au métier historique d'investisseur de capital-risque du conglomérat.

Le cadrage médiatique trahit la fragilité du chiffre total. Le Wall Street Journal a titré sur 52 milliards de dollars, soit l'équivalent de la phase 1, là où l'Élysée et La Tribune Dimanche mettent en avant les 75 milliards. L'écart entre 52 milliards de dollars (WSJ) et 75 milliards d'euros (Élysée) représente 40 à 45 % selon les deux chiffres publiés, et reflète une lecture analytique du conditionnel. Précédent direct sur le même acteur: aux États-Unis, le projet Stargate annoncé en janvier 2025 à 100 milliards de dollars n'avait été concrétisé qu'à hauteur de 15 milliards à douze mois selon The Information, soit 15 % de taux d'exécution. ProPublica relève par ailleurs que la «parole donnée» SoftBank sur les engagements américains d'emplois s'est historiquement traduite par un taux de livraison d'environ 20 %.

Choose France, sept ans de promesses et un précédent qui pèse

L'annonce s'inscrit dans une mécanique rodée. Depuis sa création, Choose France a cumulé environ 87 milliards d'euros d'investissements promis, dont une part documentée n'a pas encore matérialisé de chantier visible. Le précédent le plus parlant est celui du Sommet pour l'action sur l'IA de février 2025: les 20,8 milliards d'euros mis en avant en mai 2025 par la Direction générale des entreprises concrétisaient des engagements pris au Sommet IA, principalement le partenariat Brookfield de 20 milliards d'euros - mais aucune phase de construction n'a, à la date du 1ᵉʳ juin 2026, été publiquement documentée pour ces hubs canadiens. À titre de comparaison, le précédent Choose France le plus favorable observé reste l'enveloppe Amazon et Microsoft annoncée lors de Choose France 2024, d'un ordre de grandeur de plusieurs milliards d'euros selon les communications de la Direction générale des entreprises, aujourd'hui en grande partie en phase travaux ou en exploitation.

Rapporté à cet historique, l'engagement SoftBank constitue à lui seul près de deux fois le total des autres annonces de Choose France 2026 réunies. La référence opérationnelle se trouve outre-Atlantique: Stargate, annoncé en janvier 2025 à 100 milliards de dollars, en a livré 15 à douze mois, soit 15 % de taux d'exécution. Appliqué aux 45 milliards d'euros fermes français, ce ratio ramènerait l'investissement réellement engagé d'ici juin 2027 autour de 6,7 milliards d'euros - une fraction de l'enveloppe affichée, et l'indicateur de marché que les DAF des opérateurs d'infrastructure regarderont en premier.