Entretien avec Nozha Boujemaa

Entretien avec Nozha Boujemaa
Actu IA

Nous avons eu le privilège de pouvoir nous entretenir avec Nozha Boujemaa afin d’évoquer l’institut DATAIA, les sujets majeurs de l’IA, son impact économique et sociétal; mais également le positionnement de la France et de l’Europe ainsi que leur rôle dans le monde.

Actrice de l’écosystème IA dont la parole est reconnue et respectée au niveau français, européen et international, Nozha Boujemaa, qui s’est présentée devant notre caméra comme directrice de recherche INRIA et directrice de l’institut DATAIA possède un CV qui, s’il devait être déroulé dans sa totalité, nécessiterait plusieurs pages.

Scientifique experte en apprentissage automatique, recherche de contenu multimédia à grande échelle, apprentissage semi-supervisé et actif, Nozha Boujemaa travaille énormément sur l’écosystème IA et sur son impact. Points que nous avons désiré aborder avec elle lors de cet entretien filmé en marge de la conférence France is AI.

 

Retranscription de la vidéo:

Bonjour,
Nozha Boujemaa, directrice de recherche INRIA et directrice de l’institut DATAIA qui est un institut qui s’occupe des sciences des données, de l’intelligence artificielle et de la société.

Pourriez-vous nous en dire plus sur DATAIA ?

DATAIA c’est d’abord une alliance d’un ensemble d’établissements académiques. Outre INRIA, il y a le CNRS, le CEA, l’institut Mines Télécom avec Télécom Paris, Télécom SudParis, Centrale Supélec, l’école Polytechnique, HEC, l’université Paris SUD, l’INRA, en fait il y a un peu plus de 14 partenaires et on vient de voter qu’il y ait trois partenaires académiques de plus.

Donc c’est vraiment fédérateur, une alliance d’établissements académiques avec une force de frappe d’encadrement importante et très intéressante parce qu’elle est complémentaire en terme de compétences. Ca regroupe pas seulement les datascientists de ces établissements, c’est à dire des gens qui ont des profils en mathématiques/informatique mais aussi des juristes, des économistes et sociologues. Par exemple à l’ENSAE qui est membre fondateur, il y a le laboratoire de sociologie computationnelle qui est impliqué. En fait, c’est vraiment un écosystème.

Notre objectif c’est d’essayer de répondre aux enjeux de l’IA. D’abord faire un développement du coeur de l’IA, c’est à dire de nouvelles approches en apprentissage par machine et le fondement. Car il y a encore beaucoup de choses à faire outre le Deep Learning. Il y a une marge de progression sur les algorithmes d’apprentissage. On est loin de résoudre encore l’apprentissage non supervisé et l’IA générale dite “IA forte”. Donc il y a beaucoup de choses à faire, déjà dans le coeur de l’IA mais aussi pour vraiment traiter des sujets concrets. Et dans ce sens on a vraiment beaucoup d’interlocuteurs industriels.

Pour considérer ce sujet avec impact, il est nécessaire de le considérer dans sa perspective 360. C’est à dire pas uniquement “Technopush”, technologique et scientifique mais aussi impact social, considération de business model mais également bien sûr l’aspect régulation. Et donc quand on anticipe, quand on fait de la co-conception avec les autres disciplines dès le départ de ces problématiques, en général ça a plus de portée et plus d’impact en terme de résultat.

Quels sont les grands sujets actuels qui entourent l’IA ?

Evidemment, l’intelligence artificielle occupe beaucoup dans la mesure ou son impact est très important sur l’économie et sur la société, donc il y a énormément de sujets qui sont soulevés:

Quels sont les facilitateurs pour le déploiement et l’appropriation de ces technologies, déjà pour les industriels ? Quelles sont les politiques européennes à mettre en place, nationales d’ailleurs aussi ? Mais en même temps, quels sont les challenges scientifiques et technologies à développer ? Et notamment, dans ce cadre là, on s’intéresse énormément au volet robustesse de l’IA, justement la répétabilité des algorithmes, puisque cela fait partie de la garantie de la compétitivité du déploiement et de l’appropriation de ces technologies.

C’est pour ça qu’on parle de manière générale de l’IA de confiance. IA de confiance qui est conforme non seulement à la réglementation existante mais également à des valeurs de société. C’est dans ce sens là qu’il y a un certain nombre de réflexions sur la question de l’IA responsable mais aussi de l’IA robuste. Parmi les sujets importants dans la communauté recherche et innovation, parce que cela concerne aussi les industriels qui développent et déploient ces services numériques dans la vie de tous les jours, c’est vraiment ces questions de robustesse.

Quel est votre point de vue sur l’écosystème français et sur son rôle dans le monde ?

La France a beaucoup de qualités qui commencent déjà au niveau des compétences. C’est vrai que dans un certain nombre de Pays en Europe : en Angleterre, en Allemagne, on peut trouver des compétences, mais la France est très riche en compétences. Il y a un écosystème qui favorise la création de startups dans cet état d’esprit.

Maintenant, ce qui me semble à développer d’avantage c’est le partenariat public-privé qui n’est pas assez installé comme cela peut être le cas dans d’autres pays tels que les Etats-Unis ou la Chine. C’est ce pont là entre la recherche académique et la recherche industrielle qu’il faut d’avantage développer.

Maintenant je peux comprendre que l’on n’a pas d’équivalents aux GAFA en Europe, qui ont plus de confort dans leur capacité d’investissement que les industriels français, qui dans la majorité des cas sont plus dans le B2B de manière plus large que les GAFA. Du coup, la capacité d’investissement et prise de risque est peut être à développer d’avantage.

Quels sont les travaux en cours au niveau européen ?

L’Europe, au niveau global, c’est à dire la commission européenne, a pris conscience qu’il se passe quelque chose, et qu’outre l’investissement dans les projets il faut se poser, il faut réfléchir et se demander “Quelle IA pour quelle société ?”.

C’est dans ce sens là qu’ils ont créé un groupe d’experts indépendants, qu’on appelle le High Level expert group en IA, composé de 52 experts, avec vraiment des expertises très représentatives finalement, puisque l’on trouve des industriels, des académiques, des sociétés savantes mais aussi des associations de consommateurs.

En fait tout le monde s’y retrouve pour qu’il n’y ait pas une réflexion qui ne défende qu’un point de vue d’un type d’acteur sans essayer d’avoir vraiment d’appropriation. Donc la commission a anticipé ça et la réflexion c’est: quel modèle de société ? Quelles sont les valeurs qui peuvent être différenciatrices par rapport au reste du monde dans le domaine de l’IA ?

Et dans ce sens là c’est pas du tout une optique réglementaire, une volonté de créer des freins, souvent c’est un peu la chose à laquelle on pense. C’est pas du tout l’objectif, on est tous conscients de ça, on est tous acteurs et on sait que freiner n’a aucun avantage, au contraire. Mais justement, la commission réfléchit sur le fait que fonder le développement technologique de l’IA sur des valeurs de société, c’est un différenciateur en terme de compétitivité économique par rapport à d’autres services que le reste du monde pourrait offrir.

En fait c’est dans ce sens là qu’il y a une réflexion sur l’investissement au sens recherche, développement et innovation, mais au regard de quelle valeur de société on voudrait avoir.

Quelles sont pour vous les applications de l’IA les plus prometteuses ?

Je suis très touchée par l’impact de l’IA sur la santé par exemple. Ce sont des progrès très clairement et extrêmement impactants, bénéfiques. Si on peut avoir cette capacité, non pas de faire de la médecine, je dirais à posteriori, pour soigner les gens, préventive et pas seulement prédictive, c’est un énorme bénéfice aux personnes mais aussi à l’économie du pays. Il y a beaucoup de foisonnement dans cette sphère là. Je dirais la santé parce que ça touche tout le monde, mais par ailleurs les domaines sont nombreux : la mobilité, l’énergie, l’environnement…

C’est monumental ce que peut nous apporter l’IA pour préserver l’héritage que nous avons de la Terre qu’on habite. C’est essentiel, sans l’IA l’humain ne pourra pas..en fait, encore une fois ça dépend toujours du comportement et des choix humains. Les algorithmes peuvent les aider, mais s’il n’y a pas une intention de préserver l’environnement, les algorithmes ne vont pas le faire à la place des humains. Mais s’il y a cette volonté là, les algorithmes sont d’une aide, et l’IA en tout cas, en terme d’agréger les données apportées par les différents capteurs. L’agriculture de précision d’ailleurs, réduire la consommation d’insecticides de manière très ciblée c’est fantastique. L’impact et les bienfaits de l’IA ne sont plus à démontrer.

Maintenant, là aussi il faut éviter de sur-vendre. C’est à dire que toute chose peut avoir des bénéfices mais aussi des questionnements. Comme certaines personnes, là j’anticipe peut être, qui se posent la question sur l’impact, sur le travail etc…

Eh bien, c’est le sens de l’histoire. Au lieu de s’opposer au sens de l’histoire, il faut plutôt adapter la formation, à la fois initiale et continue, pour être capable d’accompagner cette révolution. Je crois plutôt à la destruction créatrice. C’est à dire que, oui, il y aura des jobs qui vont disparaître petit à petit mais il y en aura d’autres qui seront créés.

L’IA ne créée pas de la valeur seule. Il faut des données d’entraînement, des données qualifiées, annotées. L’IA aura besoin, pas seulement de personnes qualifiées en sciences des données, mais aussi de capacités d’annotation qui peuvent ne pas toujours être qualifiées.

Ca ouvre donc des champs de travail qui n’ont pas été prévus encore. Je trouve que l’IA dans son déploiement libère l’humain des tâches répétitives et lui donne plus de temps. Dans ce sens là, c’est hyper bénéfique parce que le temps c’est énorme. Avoir plus de temps de cerveau pour faire autre chose, c’est largement plus intéressant.

 

Nous tenons à remercier Nozha Boujemaa d’avoir eu la gentillesse de nous accorder cette interview.