Entretien avec Saad Zniber de Yatedo : “En France on a peu à envier à la Silicon Valley”

recrutement, ressources humaines, solution numérique

Créé en 2011, Yatedo propose un moteur de recherche de candidats basé sur l’intelligence artificielle. Il s’est imposé comme pionnier de l’IA en France dans le domaine du recrutement. Saad Zniber, co-fondateur et CTO de Yatedo a répondu à nos questions. 

Actu IA: Tout d’abord comment présenteriez vous Yatedo ?

Saad Zniber: À la base c’est un projet de fin d‘études créé avec Amyne Berrada sur lequel on a commencé à travailler en 2007. À l’époque se créaient beaucoup de réseaux sociaux personnels mais aussi professionnels et spécialisés. On pensait que cette mise à contribution des utilisateurs et cette création d’informations publiques sur internet allaient forcément générer une prolifération de données publiques sur internet et créer des besoins autour de la recherche de personnes.

Quand on cherchait des gens sur internet, on trouvait de nombreuses pages qui parlaient des personnes qu’on cherchait mais aussi d’homonymes. C’était donc compliqué de trouver les informations pertinentes que l’on recherchait. Avoir un moteur de recherche spécialisé dans la recherche de personnes devait potentiellement s’avérer être un réel besoin.

On a donc commencé à travailler sur cette idée durant notre projet de fin d’études. En 2010, après avoir terminé Epitech, on a trouvé dommage d’avoir passé autant de temps dessus et ne pas le mettre en ligne pour le partager au moins avec nos proches. Deux mois seulement après son lancement, le trafic du site est passé de 0 à plus d’un million de visiteurs uniques. À ce moment-là, on s’est dit que l’idée répondait vraiment à un besoin et on s‘est donc lancés dans une recherche de fonds pour créer l’entreprise en 2011 et essayer de développer la technologie pour en faire un produit.

On a beaucoup travaillé sur la technologie. On a essayé de comprendre la raison de l’intérêt de ce million de visiteurs uniques. Une très grande partie de ces utilisateurs était en fait des professionnels cherchant à embaucher d’autres professionnels. En effet, la majorité des requêtes était des intitulés de postes, des compétences, des secteurs d’activités, etc. Donc nous sommes partis à la rencontre de recruteurs qui utilisaient déjà notre outil pour savoir quelles étaient les améliorations qui pourraient leur être utiles. C’est à ce moment-là que nous nous sommes rendus vraiment compte que le secteur du recrutement était le seul à ne pas avoir bénéficié de la révolution digitale. Le marketing, le commercial et ce type de business units en entreprise ont connu leur révolution digitale mais pas le recrutement.

Avant pour recruter, on diffusait des annonces d’emploi dans des journaux et les gens envoyaient un courrier avec une sorte de CV. Finalement, avec l’arrivée d’internet, on a gardé exactement les mêmes principes. On a créé des sites de diffusion d’offres d’emploi auxquelles les gens postulent avec un CV et une lettre de motivation. Il n’y a pas eu de grande évolution et les recruteurs rencontrés avaient envie de voir leur système évoluer. En diffusant une offre d’emploi, ils pouvaient recevoir plus de 1000 candidatures, suivant la taille de l’entreprise et la typologie du poste. Humainement parlant, c’était évidemment très compliqué pour eux d’étudier tous les CV et il y avait une énorme déperdition (envoi en doublon, candidature ne correspondant pas du tout au poste, etc.). Beaucoup de travail, rébarbatif, pour faire un tri avant de pouvoir vraiment commencer à contacter les candidats et à les recevoir.

Ils cherchaient donc d’autres solutions et ont découvert Yatedo qui, à l’époque, était un site public très bien référencé par les moteurs de recherche. Nous avons pu travailler avec eux pour comprendre davantage leurs problématiques et développer des fonctionnalités qui les aident désormais au quotidien à identifier les candidats aux profils les plus adaptés aux postes.

Actu IA: Yatedo a t-il toujours intégré de l’intelligence artificielle ou est-ce venu progressivement ?

Saad Zniber: Quand on parle d’intelligence artificielle, il y a plusieurs niveaux d’IA. On a toujours utilisé du machine learning pour permettre à nos robots de comprendre le contenu des pages qu’ils étaient en train de parcourir. On a également créé des algorithmes de machine learning pour leur permettre d’extraire des informations professionnelles relatives à ces personnes.

Toute l’intelligence justement c’était de permettre aux robots d’identifier est-ce que Microsoft est une entreprise ? Est-ce que Bill Gates est une personne ? Est-ce que chef de projet web est un poste et PHP une compétence ? Et ainsi de suite. Depuis le début on a utilisé ces techniques-là pour faire monter en compétence les robots dans leurs capacités à comprendre le contenu des pages.

Actu IA: Utilisez-vous vos propres technologies ou un moteur sémantique externe ?

Saad Zniber: Mon co-fondateur et moi-même avons fait nos études à Epitech et avons un background technique à 100% qui nous a permis de développer l’ensemble des technologies de l’entreprise en interne. Nous n’utilisons aucune technologie externe sachant que le fonctionnement de Yatedo est exactement le même que celui de n’importe quel moteur de recherche : on a de petits robots qui naviguent sur internet et qui vont lire toutes les pages qu’ils vont rencontrer. Notre spécificité c’est qu’on va lire le contenu de ces pages, essayer d’en comprendre le contenu et extraire les informations pertinentes relatives aux personnes.

Le but c’est derrière de pouvoir lire toutes les pages qui concernent des personnes sur internet, de récupérer les informations et de constituer des profils pour chaque personne qui existe publiquement sur internet. Sur ces profils, nous allons pouvoir retrouver l’ensemble de la présence publique de la personne : blog, vidéos sur Youtube, profil sur Linkedin, etc.

Nous étions deux au départ et nous sommes maintenant une petite quinzaine dont plusieurs travaillent sur l’intelligence artificielle et la data science.

Actu IA: Sans révéler toutes vos astuces, pouvez-vous nous expliquer comment Yatedo parvient à distinguer les homonymes ? 

Saad Zniber: C’est l’une des premières problématiques que l’on a pu rencontrer lorsque l’on a commencé à utiliser les moteurs de recherche. En effet, lorsque l’on créé un moteur de recherche de personnes il s’agit de pouvoir identifier deux « Florent Martin » qui sont différents. On a donc dû développer une technologie pour pouvoir distinguer les informations concernant ces deux « Florent Martin », savoir auquel elles appartenaient réellement ou s’il s’agissait d’un troisième homonyme que Yatedo ne connaissait pas encore.

Ce sont donc des algorithmes que nous avons créés en interne. Ils permettent aux robots d’analyser le contexte et les informations trouvées dans l’ensemble de la page pour être capables identifier la personne.

Actu IA: Comment vous prémunissez-vous contre la pollution volontaire de CV et l’usurpation d’identité sur internet sachant que vous regroupez des informations provenant de sites différents ?

Saad Zniber: L’usurpation d’identité et les faux CV sont deux choses différentes. Pour parler uniquement des CV, avec internet et les sites comme Viadeo ou Linkedin, cela devient compliqué que des personnes mettent des informations qui ne sont pas toujours vraies sur leur profil. Elles ne peuvent pas se prétendre « Directeur général » d’une entreprise parce que d’autres personnes vont le voir et dénoncer le profil. C’est ce qui est intéressant avec l’information publique, si elle est fausse, elle a de grandes chances d’être dénoncée.

Dans le cas de l’usurpation d’identité, on a exactement le même fonctionnement que l’ensemble des sites internet. On est sur un système qui est déclaratif donc si une personne nous contacte pour nous dire que quelqu’un a usurpé son identité et demande la suppression des informations, on le fera afin qu’elle puisse reprendre le contrôle sur sa présence en ligne.

Actu IA: Yatedo a rejoint l’ AI Factory  de Microsoft à Station F. Qu’attendez-vous de cette expérience ?

Saad Zniber: On est très heureux de pouvoir faire partie d’une communauté autour de l’IA. Aujourd’hui l’intelligence artificielle c’est un sujet qui est partout, il se passe énormément de choses et l’innovation technologique est en plein essor. Pour de petites entreprises comme la nôtre c’est extrêmement compliqué de rester constamment à la pointe des évolutions et de continuellement faire de la recherche sur de nouvelles évolutions.

Le fait d’intégrer un groupe dans lequel il va y avoir plusieurs start-ups qui travaillent sur différentes technologies autour de l’intelligence artificielle, de pouvoir bénéficier de l’accompagnement de l’INRIA, sans parler du soutien d’une grande entreprise telle que Microsoft et de son savoir-faire, va pouvoir nous aider à développer de nouvelles technologies et nous permettre d’avoir cette accélération qu’on aurait eu du mal à avoir tous seuls dans notre coin. On va pouvoir bénéficier de la force de la communauté. Nous, de notre côté, on a des choses qu’on connait, sur lesquelles on a travaillé et qu’on pourra partager avec d’autres personnes qui auront quant à elles d’autres domaines d’expertise qui pourront nous être très utiles également.

Actu IA: L’impact de l’intelligence artificielle sur les emplois est souvent source de débat. Quel est votre point de vue sur la question? 

Saad Zniber: C’est un domaine qui est très intéressant. Je pense qu’on est pas du tout dans un niveau d’intelligence artificielle comme on aime bien en parler. On en parle comme si c’était un état actuel de la technologie sur laquelle l’ensemble des entreprises travaillent. Aujourd’hui, tout ce qu’on a réussi à faire comme IA ce sont des algorithmes capables de battre des êtres humains dans des jeux ou dans des domaines vraiment spécifiques. Mais l’intelligence comme nous la concevons nous, donc l’intelligence humaine, c’est à dire notre capacité à la fois à jouer à des jeux vidéos, à travailler, à réaliser des tâches complexes, c’est ça véritablement l’intelligence. Et c’est un niveau d’intelligence qu’on a pas encore réussi à reproduire artificiellement. On n’est pas vraiment arrivé à un stade où peut commencer à se dire « est-ce qu’on doit avoir peur de l’intelligence artificielle ? ».

On est encore aux bribes de la création, on ne sait pas encore ce que ça va donner ni comment ça va se développer. Maintenant ce qui est extrêmement intéressant c’est que, contrairement à d’autres évolutions technologiques, c’est quelque chose qu’on voit venir de très très loin. On sait déjà qu’on est en train de travailler dessus et on connait l’objectif : réussir à créer des intelligences artificielles. On peut donc, en tant qu’individu et société, commencer à se préparer à l’arrivée de cette IA et à tous les changements qu’elle va engendrer notamment en ce qui concerne les emplois, car certains vont disparaître mais d’autres apparaitre. Il va en effet falloir pouvoir former des gens qui vont occuper ses nouveaux métiers.

Aujourd’hui, dans son état actuel, l’IA n’est absolument pas une menace pour nous les êtres humains. Quand on regarde les évolutions technologiques autour de l’IA, tous les outils créés ont besoin d’un être humain. Il n’y a aucune IA actuellement qui est complètement indépendante. Si on prend Yatedo par exemple, nos outils incorporent de l’IA mais ont quand même besoin d’un être humain derrière car c’est lui qui va choisir les candidats, faire les entretiens et finir par choisir le meilleur candidat pour intégrer l’entreprise. Les outils, ou l’IA, ne vont lui permettre que de gagner du temps. C’est ce que permet l’IA pour l’instant : gagner du temps et éviter de faire des tâches rébarbatives et répétitives. Ce n’est pas encore un niveau d’IA où on peut se demander si l’IA va remplacer l’être humain et mettre tout le monde au chômage.

Le fonctionnement de l’IA de Yatedo c’est sa capacité justement à étudier la carrière de plus de 800 millions de personnes qu’on a indexées sur l’ensemble du web. Il aide ainsi les recruteurs à faire des choix beaucoup plus précis sur des ciblages de candidats qui vont être intéressants pour un poste en particulier. Il n’y a aujourd’hui aucun être humain qui peut faire cela. De son côté, l’IA est loin d’être capable de dire c’est celui-ci le meilleur candidat, de lui faire passer un entretien et de faire un rapport à la suite de cet entretien.

Actu IA: Quels sont les atouts de la France en matière d’IA ?

Saad Zniber: En France on a une excellente formation en matière d’ingénieurs. Le problème sur les années précédentes c’est qu’on voyait les meilleurs ingénieurs se former ici mais partir ensuite aux États-Unis ou ailleurs pour évoluer professionnellement. Maintenant on a en France un environnement, un écosystème de création d’entreprises, qui est extrêmement florissant et qui permet aux ingénieurs de pouvoir travailler dans des entreprises qui développent des technologies de pointe donc il n’y a plus ce besoin de se dire : « je vais faire une très bonne école en France mais je vais devoir aller travailler dans la Silicon Valley pour pouvoir être sûr de travailler sur des produits extrêmement innovants ».

On peut aujourd’hui faire ses études ici et travailler dans une très bonne start-up française. L’idée ça va être de continuer dans ce sens avec d’excellentes écoles qui forment d’excellents ingénieurs pour pouvoir continuer à avoir d’excellentes entreprises à la fois innovantes et compétitives sur la scène internationale. Je pense que le gouvernement a bien compris ce qu’il se passait autour de l’IA et du développement des start-ups. L’écosystème a bien changé, il y a de plus en plus de fonds d’investissement qui se créent donc il y a plus d’entreprises financées qui peuvent embaucher des ingénieurs et innover. On est dans une situation extrêmement favorable et on a peu à envier à la Silicon Valley ou au Canada.

Actu IA: Pensez-vous que la politique de respect de la vie privée en France, et plus généralement en Europe, est un frein à l’innovation ?

Saad Zniber: Je pense plutôt que la politique française de respect de la vie privée est une garantie. Yatedo en est la preuve. Notre principe même de fonctionnement se centre sur les données personnelles publiques. Nous avons une excellente relation avec la CNIL qui fait en sorte d’être sûre que toutes les données utilisées vont l’être dans l’intérêt des utilisateurs et pas uniquement dans l’intérêt des entreprises pour générer du chiffre d’affaires et mettre les utilisateurs dans des situations difficiles. C’est certain qu’aujourd’hui il y a beaucoup de choses à craindre concernant la mauvaise utilisation des données personnelles et le fait de laisser des entreprises utiliser toutes les données qu’elles ont envie pour développer leurs produits.

C’est pour cela que c’est important qu’il y ait des organismes tels que la CNIL qui surveillent comment ces entreprises utilisent les données et à quelles fins surtout. Si c’est uniquement pour développer des algorithmes qui seront plus à même de faire des publicités plus pertinentes, je ne vois pas vraiment l’intérêt pour l’utilisateur à part d’être pollué constamment. Si c’est plutôt pour permettre des avancées dans le domaine de la santé ou de pouvoir développer des outils nous permettant d’avoir une vie meilleure, dans ce cas c’est important d’avoir ce genre d’organisme pour autoriser ce type d’entreprise à y accéder. Sur le long terme, ce sera bien plus une assurance de la bonne utilisation des données qu’un frein à l’innovation.

Actu IA: En tant qu’individu, comment m’est-il possible d’accéder aux informations que vous avez à mon sujet ?

Saad Zniber: Bien sûr, à n’importe quel moment vous pouvez nous envoyer un mail en nous demandant les informations dont nous disposons à votre sujet. On pourra vous envoyer une copie intégrale de ces informations que l’on détient et vous avez la possibilité de nous demander de modifier ou de supprimer certaines d’entre elles.

Actu IA: Quels sont vos objectifs ou perspectives de développement pour l’année à venir ?

Saad Zniber: Nous souhaitons continuer notre croissance, avoir de grands clients qui nous font confiance et parviennent à faire de bons recrutements grâce à nos outils et continuer à développer notre technologie pour servir toujours mieux les recruteurs.

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