Entretien avec Eytan Messika, Venture Catalyst chez OneRagtime

Entretien avec Eytan Messika, Venture Catalyst chez OneRagtime
Actu IA
Investissement startup

Soutenir les start-ups dans leur développement et rendre l’investissement plus facile pour les investisseurs, c’est la mission que s’est donnée OneRagtime. Ce fonds d’investissement d’une nouvelle génération a été créé par Jean-Marie Messier, ancien patron de Vivendi, et Stéphanie Hospital, ancienne vice-présidente exécutive d’Orange Digital. OneRagtime a été pensé pour être une plate-forme d’un nouveau genre faisant le lien entre start-ups et investisseurs.

Toujours à la recherche de nouvelles pépites, ce digital venture fund s’intéresse de très près à l’intelligence artificielle. Eytan Messika, Venture Catalyst au sein du fonds d’investissement, a répondu à nos questions.

ActuIA : Pourriez nous en expliquer de votre activité au sein de OneRagtime ?

Eytan Messika : J’ai rejoint l’équipe de OneRagtime en 2017. Ma mission est de trouver puis d’analyser des potentielles cibles d’investissements en particulier sur les sujets d’automatisation et d’IA, en Europe et en Israël, puis de les accompagner du mieux possible.

OneRagtime est une société créée par Stéphanie Hospital – ancienne vice-présidente exécutive d’Orange Digital – et Jean Marie Messier, qui a pour but de repenser les codes du capital risque.

À la genèse de cette création, il existe un double constat. Tout d’abord, l’industrie du venture capital, au même titre que les autres, se doit d’inclure les outils digitaux dans sa stratégie de développement. Ensuite, le processus actuel de levée de fonds peut être optimisé d’une part pour les investisseurs en leur apportant plus de transparence sur leurs investissements et d’autre part pour les entrepreneurs qui bénéficieront d’un réel support.

Fort de ces constats, Stéphanie Hospital et Jean-Marie Messier décident de créer un modèle de fonds d’investissement différent qui se matérialise à travers une plateforme digitale. Ce modèle s’inspire à la fois du crowdfunding et du capital-risque, permettant un financement des entreprises via une communauté de +500 investisseurs exclusifs et un accompagnement des sociétés via l’apport de ressources, de mentors, un support opérationnel et un réseau de grands groupes.

ActuIA : Comment la société OneRagtime travaille-t-elle au sein de l’écosystème IA en France et en Europe ?

Eytan Messika : OneRagtime contribue de différentes manières à l’écosystème de l’IA en France et en Europe. Tout d’abord nous investissons directement dans des sociétés à forte composante technologique et donc par ce biais nourrissons l’écosystème. Ensuite, nous accompagnons également de nombreux grands groupes sur des sujets de transformations digitales et d’acquisitions de potentielles cibles technologiques en particulier en IA, ce qui induit d’une part une exposition permanente des sociétés européennes auprès de ces grands groupes et d’autre part un transfert technologique ou de talents pour ces derniers.

Nous construisons également en interne, notre propre outil d’analyse et d’automatisation adossé à la plateforme qui utilise certaines briques d’apprentissage machine afin d’augmenter nos performances. C’est la différenciation et le réel avantage d’avoir une “approche plateforme”.

Enfin, nous contribuons également à l’écosystème en restant très proche des établissements de formation, des incubateurs et des accélérateurs en Europe qui permettent de proposer aux sociétés qu’on accompagne, un support sur des sujets comme le recrutement par exemple.

ActuIA : Y’a-t-il selon vous des particularités françaises en matière de nouvelles technologies et d’IA ?

Eytan Messika : Bien sûr !

La première particularité porte sur la formation. La France possède un savoir-faire unique en statistique, mathématiques et ingénierie. Nos chercheurs sont probablement parmi les meilleurs au monde et ce savoir-faire permet l’essor de l’intelligence artificielle. A titre d’exemple, Yann LeCun, Directeur du FAIR, a pratiquement inventé il y a un peu plus de 20 ans, le deep learning, la technologie d’IA qui permet la reconnaissance d’images.

La seconde particularité est culturelle. Les nouvelles technologies et en particulier l’IA, suscitent des questions éthiques et sociales qui sont très importantes en France. La confidentialité des données, par exemple, est un sujet qui conditionne le développement des nouvelles technologies. Par exemple, l’essor du “privacy by design”, c’est-à-dire penser et concevoir un produit qui protège la confidentialité des utilisateurs par essence dans son architecture est une pratique de plus en plus répandue.

ActuIA : Quels sont selon vous les écosystèmes les plus dynamiques, internationalement parlant, en ce qui concerne l’IA ?

Eytan Messika : Évidemment, les États-Unis et la Chine sont actuellement les écosystèmes les plus actifs. La culture des entrepreneurs du web, les GAFAMI et BATX, fournissent des services mondiaux et récoltent bien plus de données que n’importe quelle autre société. Culturellement, le capital-risque et l’entreprenariat sont ancrés dans leurs valeurs et permettent de créer un cercle vertueux qui insuffle ce dynamisme. Le Canada est aussi un écosystème que j’affectionne particulièrement avec des chercheurs comme Yoshua Bengio qui accélère l’essor de l’IA sociale dans le monde. Enfin, Israël et le Royaume Uni sont également des écosystèmes très dynamiques dans deux registres différents, le premier transfert et exporte, le second investit et importe.

Et enfin, n’oublions pas la France. C’est une pièce importante dans l’échiquier mondial de l’intelligence artificielle. Il ne se passe pas une semaine sans qu’un grand groupe étranger ne souhaite installer son centre de recherche à Paris. Google, Facebook, IBM, Rakuten ont tous implanté leur vivier IA en France, avec pour la plupart des chercheurs français à la tête comme François Pachet pour Spotify par exemple. De plus, la France excelle dans la formation de nombreux pontes comme Gregory Renard ou encore Luc Julia, le fondateur de Siri, avec des entités de prestiges comme l’INRIA ou le CNRS. C’est également la première nation en Europe dans la création de papiers scientifiques en IA. Nous sommes la matière première de l’innovation en intelligence artificielle.

ActuIA : Quels seraient vos conseils aux entrepreneurs qui souhaitent créer une start-up en intelligence artificielle ?

Eytan Messika : L’intelligence artificielle reste un moyen et non un but en soi. C’est une technologie qui permet aux entrepreneurs de fournir un service plus efficace. Donc, les conseils sont les mêmes que pour tout entrepreneur, choisir avec précaution son entourage, développer ce que Reid Hoffman (le fondateur de LinkedIn) appelle l’obstination flexible – l’art d’être persistent tout en restant ouvert d’esprit – puis évidemment connaitre sur le bout des doigts son marché pour trouver mais aussi comprendre son avantage compétitif.

Bien entendu, l’intelligence artificielle offre des challenges supplémentaires. Tout d’abord, Il faut bien comprendre les différents besoins en termes de recrutement pour son projet, un data-scientist n’est pas forcément un bon ingénieur architecte et un ingénieur n’est pas chercheur. Les trois sont pourtant clés. Enfin, c’est important de réfléchir à construire un accès privilégié aux données utiles pour son service. Par définition, l’open source est une condition nécessaire mais pas suffisante pour se différencier.

ActuIA : Pouvez-vous nous parler des projets que OneRagtime accompagne depuis sa création ?

Eytan Messika : Depuis plus d’un an et demi, OneRagtime accompagne 11 entreprises dont 1 encore non-annoncée et nous finalisons nos analyses sur trois autres projets très prometteurs en ce moment. Nous investissons uniquement dans des projets à très forte composante technologique avec le plus souvent 2 voire 3 ans de R&D. Nous pensons que cela constitue une barrière à l’entrée en soit :

  • Notre premier investissement, était Zenly, rachetée par Snapchat en juin 2017.
  • Keli Network, un nouveau créateur de contenus sociaux, qui a mis au point une technologie unique capable de déceler des sujets susceptibles de plaire aux utilisateurs puis de générer et distribuer des vidéos thématiques sur les réseaux sociaux. Keli Network génère plus de 2 milliards de vidéos vues par mois et a une croissance à deux chiffres tout en étant profitable. 
  • +Simple.fr : un nouveau courtier d’assurance digitale crée par Eric Mignot, l’ancier CEO de Boursorama, qui révolutionne l’expérience des TPE, PME et Freelancers lorsqu’ils souhaitent souscrire une police d’assurance pour tout type de risque.
  • Gestoos, une société espagnole et américaine, qui a conçue une intelligence artificielle unique, capable de reconnaitre en temps réel, les mouvements et comportements d’un individu devant une caméra. Gestoos a signé plus d’une vingtaine de contrats notamment avec Adidas ou encore HP.
  • Make.org : Une société dans le domaine des civitech, créée par Axel Dauchez, l’ancien CEO de Deezer France, qui a mis au point une plateforme technologique capable d’engager les citoyens et les entreprises dans de nouvelles actions citoyennes par la collecte directe de propositions et la mise en place d’opérations de sensibilisation.
  • onoff : La société créée par Taïg Khris, qui a construit un opérateur télécom hybride adossé à une application mobile permettant à n’importe qui de bénéficier des services d’un opérateur mais hébergé dans le cloud. Ainsi, un téléphone doté d’une seule et même carte SIM peut recevoir et émettre des appels avec plusieurs numéros distincts. A ce jour, la start-up compte 7 brevets, opère dans plus de 20 pays dans le monde et revendique plus de 2 millions de téléchargement pour son application mobile.
  • Marie Quantier : Une société française, qui crée une technologie d’intelligence artificielle capable d’analyser des milliers d’indices macro-économiques et une plateforme afin de conseiller de façon personnalisé toute personne désireuse d’investir sur les marchés financiers
  • Glose : dans le milieu de l’éducation qui repense l’apprentissage en créant une nouvelle infrastructure et interface capable d’engager les lecteurs de tout type de contenus en ligne
  • Muzeek a conçu une plateforme technologique, capable de générer automatiquement du contenu musical à partir de vrais morceaux, libres de droits, synchronisables et adaptés aux vidéos. Muzeek est née de deux années de R&D et compte près de 15 brevets.

Nous investissons également dans des projets liés aux APIs et à la Blockchain.

ActuIA : Quel est l’objectif principal de OneRagtime pour ce second semestre et/ou l’année à venir ?

Eytan Messika : Notre objectif premier est de permettre à nos investisseurs de financer les meilleures startups et d’accompagner toujours plus d’entrepreneurs et de grands groupes en France mais aussi en Europe et en Israël.

Pour cela, nous devons continuer à perfectionner notre outil d’analyse en interne en recrutant de très bons profils techniques, accroitre les différents types de supports dédiés aux entrepreneurs et aux investisseurs et travailler avec encore plus de grands comptes.

ActuIA : L’intelligence artificielle est actuellement un sujet tendance, pensez-vous qu’il s’agit d’une bulle ‘intelligence artificielle’ telle que la bulle internet des années 90 ?

Eytan Messika : Il y a, en effet, de très grandes similarités entre la bulle dot-com et l’IA. A l’époque, les taux d’intérêts bas contribuent à l’investissement massif en marge (l’argent coûte relativement peu cher comparé à la plus-value possible). Aujourd’hui, nous voyons également un nombre soudain et important de startups IA éclore proposant des services horizontaux comme en 1998 pour les services internet. Aussi, comme pour internet au moment de la bulle dot.com, l’IA est une technologie que la plupart des gens ne comprennent pas bien. Il suffit de dire sur votre deck que vous injectez de l’IA pour être considéré comme une entreprise d’IA par la majorité du public.

Mais il est difficile de parler de bulle pour deux raisons essentielles :

  • Bien que la plupart des gens ne comprennent pas ce qu’est l’IA, la plupart des investisseurs, eux, l’analysent plutôt bien et valorisent correctement cette technologie comparée aux crypto monnaies par exemple ou à l’Internet de l’époque. Tout le monde est d’accord pour dire que l’IA est révolutionnaire, et dans ce sens il est difficile de parler de bulle.
  • La deuxième raison est plus pragmatique. En 98, Internet était survalorisé pour la promesse d’une valeur future, à contrario, l’IA fait déjà des miracles aujourd’hui.

ActuIA : Êtes-vous favorable à une réglementation de l’IA ?

Eytan Messika : Tout dépend ce que l’on entend par réglementation. Je pense en effet que l’on doit établir un cadre pour définir les lois éthiques et morales assujetties à l’IA notamment sur la propriété des données. Notre président, Emmanuel Macron, dans son interview sur Wired, le dit très clairement : « if you don’t want to block innovation, it is better to frame it by design within ethical and philosophical boundaries. ».

ActuIA : Quelle est la dernière nouveauté ou actualité autour de l’IA qui vous a marquée ?

Eytan Messika : C’est une actualité qui m’a fait beaucoup rire. L’IA du jeu FIFA qui prédit l’équipe de France gagnante avec un taux de précision assez impressionnant. Quand on sait que le sport se joue à des détails…

Un grand merci à Eytan Messika et à OneRagtime !