Dossier / analyse de fond

IA et emploi : la note du Trésor et les métiers qualifiés exposés

Dans sa note Trésor-Éco n°391 du 30 juin 2026, la Direction générale du Trésor juge l'effet net de l'IA sur l'emploi encore indéterminé et pointe un basculement : ce sont désormais des métiers qualifiés (finance, assurance, informatique, édition) qui figurent parmi les plus exposés. Décryptage de ce que dit vraiment le rapport.

STStephane Nachez · ·6 min
IA et emploi : la note du Trésor et les métiers qualifiés exposés
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La Direction générale du Trésor a publié le 30 juin 2026 une note (Trésor-Éco n°391, signée Martin Chopard, Elisa Cotet, Tristan Gantois et Eloïse Villani) qui tranche avec le catastrophisme ambiant : l'effet net de l'intelligence artificielle sur l'emploi reste, à ce stade, indéterminé. Passée quasi inaperçue dans la presse française, cette analyse mérite un décryptage, car elle documente un basculement peu commenté : ce sont désormais des métiers qualifiés qui figurent parmi les plus exposés.

Un effet net sur l'emploi que le Trésor juge, à ce stade, indéterminé

Le point central de la note est une prudence assumée. Selon le Trésor, l'IA agit sur le volume d'emploi via deux canaux opposés. D'un côté, elle peut se substituer à des travailleurs dont les tâches sont automatisables. De l'autre, elle peut accroître la productivité, réduire les coûts et stimuler la demande de main-d'oeuvre. Le solde des deux dépend de facteurs encore inconnus : rythme d'adoption, performance des outils, réorganisation des entreprises.

Conclusion des auteurs : les études empiriques "ne permettent pas de déterminer l'effet total de l'IA sur l'emploi", faute de recul suffisant et en raison d'une adoption encore limitée. Sur le plan individuel, la littérature mesure déjà des gains de productivité nets et importants, de +14 % pour des agents de service client à +26 % pour des développeurs informatiques sur des usages ciblés, mais ces résultats ne se traduisent pas mécaniquement en destructions ou créations d'emplois au niveau agrégé. La fourchette d'incertitude est large : les estimations disponibles situent entre 5 % et 60 % la part des emplois "exposés" à l'IA, un périmètre qui ne présage en rien de suppressions de postes.

Le vrai renversement : des cols blancs qualifiés en première ligne

C'est là que la note se distingue des vagues d'automatisation passées. La robotisation, rappelle le Trésor, avait surtout frappé les travailleurs manuels et avantagé les professions non manuelles. Avec l'IA générative, la donne change : "la situation est plus complexe à caractériser ex ante pour l'IA car elle touche également des professions qualifiées".

À court terme, l'exposition est concentrée dans des secteurs à forte valeur ajoutée. Le Trésor cite explicitement les activités financières et d'assurance, les services informatiques, l'édition et les services professionnels et techniques comme les plus exposés a priori à l'IA générative. À l'inverse, l'agriculture, la construction et une partie de l'industrie manufacturière, dont les tâches restent physiques, le seraient beaucoup moins. Les premières annonces de réductions d'effectifs attribuées à l'IA concernent d'ailleurs "essentiellement le secteur informatique", identifié comme fortement exposé et déjà largement adoptant, même si la note rappelle que l'IA sert parfois de prétexte masquant d'autres motifs de licenciements.

Une nuance décisive : la qualification ne prédit pas l'impact

Le renversement ne signifie pas que les diplômés seraient désormais les grands perdants. Le Trésor apporte une correction essentielle, souvent perdue dans les reprises : "le niveau de qualification ne permet pas de préjuger de manière fiable de l'impact de l'IA sur un travailleur". Les études ex post les plus récentes ne décèlent pas de segmentation nette du marché du travail par niveau de qualification.

La note distingue d'ailleurs exposition et substitution. Les télévendeurs, secrétaires ou comptables, dont les tâches sont répétitives et codifiables, apparaissent comme les plus substituables. En revanche, des professions pourtant exposées comme les juristes, les architectes ou les médecins exercent des métiers davantage complémentaires de l'IA : l'outil augmente leur productivité plutôt qu'il ne les remplace. Être exposé ne veut donc pas dire être menacé.

Un signal d'alerte sur l'entrée des jeunes dans l'emploi

Le point le plus préoccupant de la note concerne l'insertion professionnelle des jeunes, qui "semble ralentir". Aux États-Unis, une étude citée par le Trésor (Brynjolfsson et al., 2025) mesure un recul de 16 % de l'emploi des 22-25 ans dans les professions les plus exposées à l'IA entre novembre 2022 et juillet 2025, relativement aux autres travailleurs. En France, dans les activités informatiques, la contraction de l'emploi des 15-29 ans a plus que compensé la progression des autres tranches d'âge sur la période récente. L'enjeu : l'IA automatise d'abord les tâches d'entrée de gamme, celles qui servaient traditionnellement à former les débutants.

Ce que la note dit du long terme, et de l'action publique

À plus long terme, le Trésor ne tranche pas mais penche, par prudence historique, pour un scénario de "destruction créatrice". Une revue de littérature sur quatre décennies conclut que les innovations passées ont créé plus d'emplois qu'elles n'en ont détruit ; 60 % des travailleurs occupent aujourd'hui des métiers qui n'existaient pas en 1940. Un scénario de substitution massive du capital au travail qualifié reste toutefois possible si l'IA agentique et l'IA physique se généralisaient : selon des estimations citées (Arquié et al., 2026), plus de 40 % des métiers dépasseraient alors le seuil de 30 % de tâches automatisables.

La recommandation est explicite : "un accompagnement par les politiques publiques, notamment en matière de formation, est nécessaire" pour soutenir la reconversion des travailleurs menacés et diffuser l'IA dans l'économie. Le Trésor situe la France dans une position intermédiaire en Europe (18 % d'adoption par les entreprises selon l'OCDE en 2025, contre 20 % de moyenne européenne), avec un rattrapage en cours, et cite les dispositifs "Compétences et métiers d'avenir" de France 2030 et le plan "Osez l'IA", qui vise à former 15 millions de professionnels d'ici 2030.

À mettre en perspective avec les autres cartographies du moment

La note du Trésor paraît au moment où d'autres travaux convergent sur le même diagnostic prudent. Fin juin 2026, OpenAI a présenté à Bruxelles une extension européenne de son "AI Jobs Transition Framework" (fondée sur la taxonomie ESCO et des données Eurostat) : pour la France, 13 % des emplois présenteraient un potentiel élevé d'automatisation, 29 % seraient appelés à se réorganiser, 13 % à se développer grâce à l'IA et 45 % seraient peu affectés à court terme. La France se situe sous la moyenne européenne et loin des États-Unis (18 %). Le Trésor s'appuie d'ailleurs sur les chiffres américains de ce même cadre (Richmond, 2026).

D'autres données invitent à ne pas confondre exposition et destruction. Une analyse de la société Ramp, croisée avec les registres de main-d'oeuvre de Revelio Labs sur des dizaines de milliers d'entreprises américaines, observe que les adoptants les plus intensifs de l'IA ont vu leurs effectifs progresser d'environ 10 % dans les deux ans, y compris sur les postes juniors. C'est précisément l'ambivalence que documente le Trésor : substitution ici, complémentarité et croissance là. Le message de fond de la note n'est pas que l'IA détruira l'emploi, mais que l'incertitude est réelle et que l'ampleur des transitions justifie, dès maintenant, un effort public de formation.

ST
Stephane Nachez

Rédaction ActuIA — actualités, données et analyses sur l'intelligence artificielle pour les décideurs.

Acteurs cités
DIDirection générale du Trésor
FRFrance 2030
EUEurostat
EUEurope
OPOpenAI
OCOCDE
L'Hebdo ActuIA

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